Du dernier vendredi d’octobre au 11 novembre, dure semaine du souvenir

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Certains le portent à la mémoire d’un proche décédé en service ou à la guerre. Certains, par respect pour le service militaire ou pour la communauté des vétérans. D’autres y voient le symbole d’un sacrifice immortalisé par un tattoo dont ils sont les seuls à connaître le sens profond. La campagne du coquelicot est maintenant officiellement entamée. Il est de mise de le porter du dernier vendredi du mois d’octobre jusqu’au 11 novembre, jour du Souvenir. Avez-vous le vôtre?

A l’approche du jour du Souvenir, il y a beaucoup à dire. Le sens de cette journée de commémoration est mal connu, autant que le sont les notions de «sacrifice» et de «service militaire». A tous les égards, les ponts restent à construire. Lentement, mais sûrement, les efforts portent des fruits: j’ai été agréablement surprise de voir un groupe de jeunes de La Malbaie s’approcher de mon Vétéran-À-moi pour le remercier de son service avant de jaser avec lui de moto. Leur remerciement étaient «parfaits» : courts, brefs et sans flaflas inutiles du genre «le-voisin-de-mon-4e-cousin-de-la-fesse-gauche-a-une-nièce-qui-sort-avec-un-gars-dans-les-FAC-le-connais-tu?». Le genre de remerciement qui fait tellement de bien et qui donne espoir.

«Espoir?». Oui, de l’espoir. C’est ce qui permet d’étirer la lumière plus longtemps dans le temps quand la noirceur s’installe. Dans notre forteresse-à-nous, ce sont, entre autres, les journées maussades qui ramènent mon Vétéran-À-Moi aux événements qui l’ont marqué jusqu’au plus profond de lui. C’est comme si les nuages du ciel créaient un halo dans sa tête dont il n’arrive pas à se débarrasser. Malgré ses efforts sincères à ne pas laisser son stress post-traumatique et la dépression prendre le dessus, ce sont ces journées qui laissent transparaître les traces de son service, de ce qu’il a été, de ce qu’il n’est plus. Entre ses 20 ans et des poussières passées dans l’armée et la marine (il a 2 métiers), je l’appelle mon ArmyNavyMan parce que s’il y a des aspects de lui que j’attribue à son service d’artilleur, et d’autres à sa carrière dans la Marine.. entre les deux, il y le militaire qui restera toujours au fond de lui.

Dans ses mauvais jours, tout l’affecte. Il devient particulièrement impatient: les tatas, les imbéciles, les pas-vites, les trop-vite, les enfants qui crient et les parents qui s’en fichent, le monde qui tousse, les preneux-de-toute-la-place-dans-les-allées-de-l’épicerie, la p’tite madame qui n’arrive pas à choisir ses gratteux, le criss d’épais qui ralentit le trafic dans la voie de gauche…zéro patience. Faut qu’il sorte, il faut que ça avance. L’immobilisme le tue.

Mais en même temps, il fait preuve d’un immobilisme absolu, quand il dort. La même position qu’il a adopté sur ses bateaux pendant de longs mois consécutifs. Je l’ai longtemps regardé dormir, sur le dos, les bras repliés sur lui, les poings crispés, sans jamais changer de position -pour les quelques heures consécutives qu’il arrive à dormir. «Je roulais une serviette que je mettais de chaque côté pour éviter de tomber en bas quand la mer était trop houleuse», qu’il m’a dit. Mais aujourd’hui encore, c’est à croire qu’il dort avec des serviettes imaginaires roulées sous lui. Son immobilisme prend fin lorsque les cauchemars prennent possession de sa nuit. Toujours, les bateaux, les situations de vie ou de mort où règne le chaos total. Toujours, il se réveille épuisé, comme s’il revenait de mission à chaque matin.

Et Il a besoin d’air frais. Toujours, de l’air frais. Plus d’air frais. D’ailleurs, il détient une science des vents -que ce soit du plafonnier, des fenêtres de ses véhicule, des ventilateurs… «Il y a juste 10% d’oxygène sur les bateaux. Le reste c’est de l’air recyclé», qu’il me répète toujours. D’ailleurs, il ne tolère pas que je fasse cuire des oignons – « la cuisine faisait des oignons à tous les matins et qu’est-ce que tu penses qui arrive quand il n’y a que 10% d’air frais sur un bateau? Ça pue l’colisse». Incontestablement, il est la seule personne que je connaisse qui ne tolère pas plus l’odeur du bacon. Et vous dire le «protocole» à suivre pour s’assurer que les odeurs de cuisson ne se dispersent pas dans la maison serait long. Mais il est en place car chez-nous, les odeurs, c’est du sérieux.

Parce que le nez de mon homme a été affecté par des événements qui ne relèvent pas directement de sa vie sur ses bateaux: il a été parmi les premiers à se rendre sur les lieux de l’écrasement de l’avion Swiss Air qui a eut lieu aux larges des côtes de Peggy’s Cove, en Nouvelle-Écosse. Par conséquent, pendant 11 jours consécutifs, il a recueilli les débris matériels et humains à bord de son zodiac. Pour éviter que les débris humains qu’il lançait par-dessus bord ne touchent son collègue de travail, il portait temporairement les lambeaux sur son dos.

A mains nues. Pas de gants, pas de sac.

Pour des raisons fort évidentes, il a pris des années à pouvoir manipuler certaines viandes. Il détecte les odeurs de sang séché – comme les cartons contenant de la viande qu’il faut rincer avant d’en disposer-, et s’il y a une souris morte chez-vous, il vous le dira bien avant qu’on la trouve: son nez ne le trompe jamais.

Il a ramassé, ramassé, ramassé. Il a tenu tête à son supérieur pour ramasser, dans la mer houleuse, sous un temps gris et maussade. Il n’exprime jamais d’émotions quand il en parle parce que dans sa tête et dans son cœur, il fallait tout récupérer avant que la mer n’avale tout. Il n’exprime pas d’émotions parce que la job devait être faite, par profond respect pour les victimes et surtout, pour leurs familles. C’est aussi ça, «servir son pays»: au-delà de l’institution et de l’uniforme, au-delà de toutes les cachotteries des FAC et leur façon parfois tout-croche d’opérer, il y a des hommes et des femmes qui aiment. Des hommes et des femmes qui donnent ce qu’ils ont de plus fort et de plus solide à des gens, parfois à des causes où l’espoir n’est plus.

Ce n’est pas la guerre qui a tué mon chum en-dedans: c’est son sens du devoir militaire, moral et humain. Dans sa tête, dans son cœur et dans son âme, il n’oubliera jamais le soulier d’enfant qu’il a récupéré et qui contenait toujours un petit pied. Ce n’est pas la scène proprement, c’est la circonstance, c’est l’injustice, c’est la perte de cet enfant dont on ne verra plus jamais le sourire qui lui a transpercé le cœur.

229 passagers ont péri en ce jour fatidique de septembre 1998. Au-delà des traces permanentes que cet évènement à laissé chez mon Vétéran-À-Moi, il y a celle, vécue individuellement et collectivement, de tous ceux et celles qui y ont participé de près ou de loin. Plusieurs ont laissé une partie de leur âme, en quelque part au large de la Nouvelle-Écosse. Depuis la mer jusque dans les cuisines dont les réfrigérateurs ont été transformés en morgue, il y a tout ce que nous ne savons pas…et qu’ils ne peuvent pas dire, ayant signé des papiers les engageant au silence.

Tristement, comme à l’habitude, les coquelicots rouges seront moins populaires au Québec que dans le reste du Canada où ils sont nettement plus présent. Quand on pense que des députés de Québec Solidaire se pointent au Parlement de Québec (Québec…la ville des 22.C’est pas fort!) avec un coquelicot blanc par-dessus le rouge (à se taper la tête sur les murs), que le Bloc québécois n’a jamais parlé une seule fois de la Défense Nationale ou des Anciens Combattants dans sa plateforme électorale…on ne peut pas s’attendre à ce que les gens se garrochent sur les coquelicots.

Pour ma part, souvent, quand je caresse les épaules de mon Vétéran-À-Moi, je pense à ce qu’elles ont portées. Quand je vois sa tristesse dans ses yeux, je pense à ce qu’il a vu. Quand je deviens son alliée dans sa noirceur, je pense à tout ce qu’il a donné aux autres et à toute la force qu’il a eu de combattre ses envies d’en finir avec la vie. Le respect et la gratitude que j’éprouve pour lui est immense.

Quand je porte mon coquelicot, je pense à tous les militaires et au profond respect et à la gratitude que j’éprouve pour eux.

A vous et à votre famille.

Merci de votre service.