En Syrie, les forces kurdes luttent pour contrer un assaut de la Turquie

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Contrôle des territoires en Syrie et localisation des raids aériens et bombardements turcs alors qu'Ankara a débuté le 9 octobre son offensive dans le nord du pays. [AFP]
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Les forces kurdes en Syrie luttent jeudi pour contenir un assaut de la Turquie, au lendemain du lancement de l’offensive d’Ankara dans le nord-est du pays en guerre, faisant craindre une nouvelle crise humanitaire.

L’offensive de la Turquie a provoqué un tollé international, plusieurs pays craignant une résurgence de l’EI, et une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU doit avoir lieu jeudi.

Accusé d’avoir trahi ses alliés kurdes qui ont joué un rôle crucial dans la défaite du groupe Etat islamique (EI), le président américain Donald Trump a tenté de justifier le feu vert qui semble avoir été donné à Ankara avec le retrait de soldats américains de zones frontalières avant le début de l’opération.

L’objectif affiché de l’offensive d’Ankara, menée avec des supplétifs syriens, est d’éloigner de la frontière la principale milice kurde de Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG), considérées par Ankara comme une organisation « terroriste » pour ses liens avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK).

Après avoir bombardé des secteurs frontaliers, Ankara a lancé son opération terrestre mercredi soir et ses forces ont franchi la frontière. 

Le ministère de la Défense turc a affirmé que l’opération avait été « menée avec succès durant la nuit, dans les airs et au sol ». Des « cibles désignées » ont été « capturées », a-t-il souligné sur Twitter, sans plus de précisons.

Mais l’offensive ne semble pas avoir véritablement progressé et les forces kurdes ont annoncé avoir bloqué deux tentatives d’incursion dans les secteurs frontaliers de Ras al-Aïn et de Tal Abyad qu’elles contrôlent.

Jeudi matin, les raids de l’aviation turque ont repris entre les deux villes, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Des milliers de civils fuient les frappes aériennes et tirs d’artillerie, femmes et enfants juchés sur des camionnettes ou marchant le long des routes avec des sacs bourrés d’affaires.

« Terriblement souffert »

« De violents affrontements » se déroulent dans les zones de Ras al-Aïn et Tal Abyad, d’après un responsable des Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance de combattants kurdes et arabes dominée par les YPG, alliée aux Occidentaux dans la lutte contre l’EI.

Au moins 19 combattants des forces kurdes et huit civils ont été tués mercredi par les frappes aériennes et les tirs d’artillerie de l’armée turque, selon l’OSDH.

Des civils fuient des bombardements de l’armée turque dans le nord-est de la Syrie, près de Ras al-Aïn, le 9 octobre 2019. [AFP]

D’après les médias turcs, la Turquie envisage dans un premier temps de prendre le contrôle d’une bande de territoire à la frontière, longue de 120 kilomètres et profonde d’une trentaine de kilomètres.

Pour Ankara, l’offensive doit permettre la création d’une « zone de sécurité » où pourront notamment être installés une partie des 3,6 millions de réfugiés Syriens vivant en Turquie.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a menacé jeudi d’ouvrir les portes de l’Europe à des millions de réfugiés en réponse aux critiques européennes contre l’offensive.

L’offensive –menée en coopération avec les combattants Syriens de l’Armée nationale syrienne (ANS), une coalition d’ex-rebelles financée et entraînée par la Turquie– est la troisième de la Turquie en Syrie depuis 2016. 

Elle ouvre un nouveau front dans un conflit qui a fait plus de 370.000 morts et des millions de déplacés depuis 2011.

« Une offensive militaire pourrait déplacer 300.000 personnes et couper des services humanitaires vitaux », a mis en garde dans un communiqué le Comité international de Secours (IRC)

« Beaucoup de ces gens ont déjà été déplacés à plusieurs reprises et ils ont terriblement souffert sous le règne brutal de l’EI », déplore l’ONG.

« Jusqu’ou? »

Sans aviation, il semble difficile pour les FDS de résister à l’armée turque, sur un terrain d’affrontement considéré comme géographiquement facile car dénué de relief.

« Les SDF ne peuvent pas défendre toute la frontière entre la Syrie et la Turquie », estime Nicholas Heras, analyste au centre de réflexion Center for New American Security.

« La vraie interrogation, c’est jusqu’où peut aller la progression de la Turquie avant son arrêt par des acteurs régionaux ou internationaux », ajoute-t-il.Confronté au tollé international, le président américain a espéré que son homologue turc agirait de manière « rationnelle » et « humaine », promettant « d’anéantir » l’économie de la Turquie en cas d’offensive « injuste ».

L’offensive a été condamnée par plusieurs nations occidentales, qui craignent une résurgence de l’EI et l’incertitude quant au sort des milliers de jihadistes prisonniers des FDS.

Deux jihadistes de l’EI, connus sous le nom des « Beatles » et détenus par les forces kurdes, ont d’ailleurs été placés sous le contrôle de l’armée américaine en raison de l’offensive, a annoncé jeudi M. Trump dans un tweet. Selon la presse américaine, ils sont détenus en Irak.

Les forces en présence dans la bataille

Photo prise depuis la ville turque d’Akcakale montrant une colonne de fumée s’élever au-dessus de Tal Abyad après le tir d’un obus de mortier sur cette ville du nord de la Syrie, le 10 octobre 2019. [AFP]

La Turquie a ouvert un nouveau front dans le conflit syrien en lançant une offensive dans le nord-est contre les forces kurdes, allié de longue date de Washington dans la lutte antijihadistes et qui contrôle de vastes régions du pays en guerre.

Qui sont les différents belligérants engagés dans cette bataille?

Turquie et supplétifs syriens

La Turquie a lancé mercredi l’opération « Source de paix » dont l’objectif est d’éloigner de sa frontière la principale milice kurde de Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG).

L’aviation d’Ankara est engagée dans la bataille. Depuis plusieurs jours, renforts et véhicules blindés ont été dépêchés à la frontière.

Ankara peut aussi compter sur 18.000 combattants syriens de l’Armée nationale syrienne (ANS), une coalition de factions rebelles directement financée et entraînée par la Turquie, selon le porte-parole d’un de ces groupes.

Ces insurgés combattaient autrefois le régime de Bachar al-Assad. Mais, avec l’évolution du conflit et l’affaiblissement de la rébellion, les liens avec la Turquie se sont resserrés.

Désormais, leur engagement se fait principalement aux côtés de la Turquie dans la lutte contre les forces kurdes.

Ces groupes ont déjà participé à l’offensive turque ayant permis à Ankara en mars 2018 de reconquérir l’enclave kurde d’Afrine (nord-ouest), au prix de combats meurtriers.

Outre les fusils automatiques de type Kalachnikov, ces supplétifs syriens disposent de lances-roquettes RPG, ou encore de canons d’artillerie.

Les Kurdes et leurs alliés

La milice kurde des YPG constitue l’épine dorsale d’une coalition de combattants kurdes et arabes appelée les Forces démocratiques syriennes (FDS), formée en octobre 2015.

Les FDS rassemblent des factions armées hétéroclites issues des tribus arabes de l’est syrien (tribu sunnite des Chaïtat) ou encore des minorités chrétiennes, comme le Conseil militaire syriaque.

Ces dernières années, cette alliance a été le fer de lance en Syrie de la lutte contre le groupe Etat islamique (EI). Elle a annoncé avoir perdu 11.000 hommes dans les combats contre les jihadistes.

Aguerries au combat, les FDS ont bénéficié de l’entraînement et de l’armement fourni par Washington, mais aussi du soutien d’une coalition internationale emmenée par les Etats-Unis, qui regroupe notamment la France et la Grande-Bretagne.

Dépourvues désormais de l’appui aérien de la coalition dont elle jouissait dans les batailles anti-EI, les FDS se retrouvent aujourd’hui affaiblies face à la force de frappe aérienne turque. 

Elles ont appelé les Etats-Unis et la coalition à instaurer une « zone d’exclusion aérienne » dans la zone visée par Ankara.

Avant le début de l’offensive turque, des unités des YPG s’étaient retirées de certaines positions frontalières en vertu d’un accord conclu entre Washington et Ankara.

Elles avaient été remplacées par des « conseils militaires », des forces locales officiellement indépendants des FDS mais entraînés par la coalition internationale.

Ces conseils luttent aujourd’hui aux côtés des FDS.

Forces américaines

Donald Trump avait annoncé fin 2018 le retrait des troupes américaines de Syrie, alors estimées à environ 2.000 hommes, en grande partie des forces spéciales.

Mais Washington était revenue sur sa décision, notamment à la demande du Pentagone.

En début de semaine, c’est un redéploiement de troupes américaines stationnées à la frontière qui a ouvert la voie à l’offensive de la Turquie.

Entre 50 et 100 membres des forces spéciales américaines ont été transférés de la frontière vers d’autres bases à l’intérieur des territoires kurdes, selon un haut responsable à Washington.

D’après les médias turcs, Ankara envisage dans un premier temps de prendre le contrôle d’une bande territoriale longue de 120 km et profonde d’une trentaine de km, allant de la ville frontalière de Ras al-Aïn à celle de Tal Abyad.

Les forces kurdes contrôlent de vastes pans de territoires dans le nord et l’est de la Syrie, équivalent à près de 30% du pays en guerre.

Dans ces régions, la coalition internationale dispose toujours de plusieurs bases et positions, où sont notamment stationnées des forces françaises.