Pseudo Rambo et vétérans-imposteurs en ce mois du Souvenir

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La période du Jour du Souvenir est toujours propice au repérage des Pseudo-Rambo, ces civils qui dévoilent leur 2e personnalité de superhéros militaire ou de vétéran(e), soit par profond besoin de reconnaissance sociale, soit pour profiter des services et des privilèges qui leur sont réservés.

Pour Monsieur-Madame-Tout-Le Monde, l’article 419 du code criminel est très clair: il est interdit de personnifier un militaire/vétéran de quelque façon que ce soit, incluant porter les médailles de grand-papa à la parade du Souvenir.

Tous les ans, les médias rapportent les (tristes) histoires de ceux qui se font pincer et qui apprennent, à leur dépend et publiquement, que la loi, c’est la loi. Notamment:

Eric Janssens (Orono, Ontario)

Frank Gervais (Cantley, Québec),

Peter Toth (Red Deer, Alberta),

Donald Lemmond (Hamilton, Ontario),

Daniel Roy (Toronto, Ontario),

Un-Pas-Nommé (North Glengarry, Ontario),

Cette année, James French (Surrey, Colombie-Britannique) et Matthew Boone (Calgary,Alberta) ont fait la manchette pour avoir personnifié des vétérans dans le but d’accéder à des services (comme ceux de La Légion) et un logement réservé aux vétéran(e)s.

Dans les deux cas, ce sont des gens qui vivent une vulnérabilité économique et mentale.

Une leçon pour tous les Pseudo Rambo

Tristement, ces gestes d’imposture cachent une grande détresse et/ou des troubles de santé mentale réels.

Parce ce qu’ils ont transgressé la ligne de l’illégalité, ils servent de leçon à tous les Pseudo-Rambo qui flirtent avec l’idée de se remonter l’égo en s’affichant avec des médailles pour lesquelles ils n’ont jamais fait un seul push-up.

Pour des raisons fort différentes, le manque de respect que constitue le geste (que ce soit à l’égard du service militaire, du sacrifice ou de la vulnérabilité des vétérans, c’est selon) rallie, le temps d’un article de journal, la communauté des militaires, des vétérans et des civils. Dans la majorité des cas, le pourquoi-du-comment des Pseudo-Rambo n’a pas empêché leur condamnation. «You do the crime, you do the time»: c’est comme se faire prendre à rouler à 75 km/h dans une zone de 50.

Sans surprise, dans la grande majorité des cas, les Pseudo-Rambo sont repérés par des vétéran(e)s qui détectent rapidement la fraude identitaire : des médailles qui ne tiennent pas la route, des bévues vestimentaires, des détails incohérents d’un service militaire.. Et c’est en partie la source du problème : tant et aussi longtemps qu’un Pseudo-Rambo n’aura pas capté l’intérêt d’un (vrai) militaire ou vétéran(e), il lui sera aisé de capitaliser sur son pseudo-statut pour profiter de la sympathie, de la reconnaissance ou de privilèges qui ne lui reviennent pas.

Les vétérans-imposteurs, ça existe aussi !

La loi 419 du code criminel s’applique au même titre aux vétérans pour qui il est tout aussi illégal de porter les médailles de grand-papa. Au même titre que les civils, ils ne peuvent s’afficher avec des rangs, des qualifications, des métiers, des participations à des missions qu’ils se sont inventés. Pour la majorité des civils par contre, il est difficile, voire pratiquement impossible de «challenger» des médailles, des tenues vestimentaires et des histoires d’héroïsme à n’en plus finir: les FAC, leur structure, leur histoire, leurs engagements sont mal ou très peu connus.

Un rack de médailles, un p’tit béret de travers ou une veste avec 2-3 épinglettes, 2 p’tites histoires avec des références à «l’Afghanistan», au «Vietnam » ou à «l’infanterie», un numéro de régiment, 3-4 expressions militaires sorties tout droit de films américains et c’est dans la poche: les civils n’y verront que du feu, qu’il soit un (vrai) vétéran, un vétéran-imposteur ou un Pseudo-Rambo.

Les seuls qui peuvent véritablement débusquer tout ce beau monde sont ceux qui ont servi eux-mêmes. Par conséquent, c’est principalement sur leurs épaules que repose la dénonciation des Pseudo-Rambo, mais aussi de leurs frères et sœurs d’armes, souvent par l’intermédiaire de Stolen Valour. D’ailleurs, lorsque l’organisation présente ses dossiers-bétons à la GRC, il est fréquent que les contrevenants à la loi 419 fassent l’objet d’accusations au criminel. Vétéran ou civil, la faute est la même.

Si plusieurs des Pseudo-Rambo doivent bien se douter que personnifier un vétéran *pourrait* aller à l’encontre de la loi, c’est 100% des militaires qui sont très-très-au-courant des règles concernant le port de médailles et l’identification aux qualifications (ex: Forces Spéciales, Airborne, etc.).

Mais voilà, dans le monde des vétérans l’imposture est complexe et unique, nuancée par une plus grande relativité. Si on estime collectivement que rouler à 75 km/h dans une zone de 50 mérite une tape sur les doigts (par sécurité, mais aussi parce que c’est la loi), quand on apprend qu’un vétéran aurait engraissé son rack de médailles sans les avoir officiellement méritées, c’est un peu comme voir une voiture défiler à 125 km/h sur une autoroute: on a le «oui mais» un peu plus facile:

«Oui, mais yé malade». «Oui mais c’t’un bon gars»

Mais vous l’aurez peut-être deviné, au Canada anglais, les vétérans-imposteurs bénéficient de moins de sympathie. L’exclusion sociale est généralement assez rapide, incluant celle des organisations où ils occupent un poste au sein du conseil d’administration et dont ils sont parfois même, les fondateurs.

Ceux qui se font prendre à avoir illégalement élargi leur rack de médailles finissent loin des projecteurs auxquels ils étaient habitués. Excusez-moi l’expression mais «ils font leur shift»: ça fesse fort voir sa face passer sur le site de Stolen Valour et partout au Canada. Ça fait mal voir les mensonges publiquement débâtis un par un. Et ça fait encore plus mal de voir la belle réputation qu’on s’était bâti à l’eau. Au Québec, comme le monde est petit, ceux qui se sont fait prendre roulaient grâce au silence de l’entourage et des proches qui se doutaient bien de la supercherie:

«J’ai essayé de lui dire, y a rien voulu entendre.»

Comment on s’approprie l’histoire des autres

Mais tout est relatif. Parce que la trahison ne vient pas qu’avec les médailles. Elle vient aussi avec les histoires «amplifiées», «glorifiées» et impossibles à prouver pour le commun des mortels.

Comment savoir qu’un vétéran était vraiment dans les Forces Spéciales? Ce sont les histoires de «ceux qui étaient mais qui n’y étaient pas vraiment»: comme par exemple un «admin» ayant servi en Afghanistan et n’ayant jamais mis les pieds en dehors de la base de Kaboul qui s’exprimerait de façon à laisser croire qu’il y était à titre d’infanterie en s’appropriant les récits de toutes sortes et les exploits de guerre de ceux qui étaient sur le terrain à faire la job. Il ne va pas jusqu’à dire qu’il était de l’infanterie, mais ne révèle jamais par contre qu’il était à Kaboul à titre d’admin. Quand un vétéran raconte l’histoire des autres à un journaliste, ce dernier n’a aucune raison de douter de ces propos. Voilà comment on vit son 15 minutes de gloire, qui attire tant le respect (ou la pitié) des lecteurs et qui met en fusil ceux qui y étaient et qui ont fait la (vraie) job. Et c’est arrivé ici, au Québec, tout récemment.

Comme dans tous les domaines, les imposteurs bénéficient de leur «gros titre pis de leurs grosses fonctions» qui, grâce à leur «crédibilité» endorment tout le monde: journalistes, civils… et, quand ils ont servi dans une autre province, ils manipulent la vérité à leur avantage: ils sont (pour l’instant) inatteignables parce que la ligne est à moitié franchie. Un bel exemple? Le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, un lieutenant-colonel à la retraite, qui s’est attribué le titre d’architecte de l’opération Méduse, ce qui, dans les faits, est pour le moins discutable.

Les seuls qui peuvent aborder efficacement la question de l’honnêteté du service sont les vétérans et les organisations. Un président d’un club a pendant longtemps affiché sa photo «Vétéran-Afghanistan» alors qu’il est sorti des FAC dans les années 90. Il l’a enlevé quand il a vu qu’un vétéran qu’il connaît s’était fait pincé par Stolen Valour.

Une loi dans deux mondes différents

Même si ça se limite à faire des travaux communautaires, quand les Pseudo-Rambo sont traduits devant la justice, ils sont condamnés -peu importe le contenu de leur réfrigérateur, l’accès à leur médicament ou s’ils avaient ou non un toit sur la tête pour eux et leur famille.

Si les civils étaient mieux équipés à les identifier, la communauté militaire pourrait compter sur des p’tits soldats civils pour les repérer et les dénoncer. On pourrait peut-être mieux comprendre leur souffrance sociale et les aider avant qu’ils fassent ce qu’ils font. On pourrait «prévenir», à certains égards, peut-être?

Mais la loi, c’est la loi.

Mais, comme ce ne sont, pratico-pratiquement, que les militaires et les vétérans qui peuvent repérer les vétérans-imposteurs, ils sont aussi les seuls qui possèdent le pouvoir de «prévenir» et de dénoncer…ou pas.

Une chose est certaine, dans un monde hermétique ou encore beaucoup trop de membres se suicident et où la souffrance est absolument réelle, laisser un vétéran, surtout s’il a «un gros titre pis des grosses fonctions» s’afficher autrement que par la vérité, «It’s a catastrophe in the making».

La débarque risque de lui faire, ainsi qu’à son entourage et à sa mais aussi à toute la communauté.

Si des vétérans-imposteurs justifient leur geste par leur stress post-traumatique, certains n’ont tout simplement aucune excuse: c’est une question d’égo.

A vous et à votre famille,

Merci de votre (vrai) service.