Petit guide de survie du temps des Fêtes

Jenny Migneault, épouse de vétéran, militante et blogueuse, nous indique ici comment aider aider nos vétérans atteints de troubles de stress opérationnel à gérer les déclencheurs de traumatismes (triggers) pendant la période des Fêtes. [Photo/The Ranch Treatment Center]
Temps de lecture estimé : 6 minutes

Chère (ex) belle-famille,

Ce fût toute une initiation que de côtoyer une famille dont 4 frères qui ont porté l’uniforme, dont 3 avec une longue carrière dans le même métier. Mes 15 années auprès de votre frère diagnostiqué avec un stress post-traumatique relié à son service m’auront appris à quel point vous êtes du bon monde. Elles m’auront aussi enseigné que ce ne sont pas les liens du sang – même lorsque conjugués au service militaire- qui font la différence, mais comment on fait se sentir les gens. Si vous saviez à quel point de simples petites attentions auraient pu faire toute la différence!

Longtemps, j’ai affirmé être la seule qui voyait «la vraie personne» derrière son uniforme invisible qui le caractérisait comme vétéran, mais aussi le Rambo en lui, la façon dont le SPT venait teinter ses mots, ses actions, ses attitudes, ses comportements et ses réflexes lorsqu’il était en état de d’hypervigilance, de stress, sous l’emprise de l’anxiété ou de la dissociation. Malgré toute sa propre volonté, ses contacts avec vous ont invariablement résulté en peine, en colère, en chicane, en insatisfaction, en isolement qui s’est creusé avec les années et l’ampleur de sa souffrance. Sa blessure, sa dépression, ses démons étaient réels. Dans votre volonté d’en faire abstraction, vous avez creusé un trou où il s’est isolé dans sa grande noirceur.

Voilà maintenant des années qu’il a coupé les liens avec vous. À tous les ans, je me demande si vous avez une petite pensée pour lui, si vous parlez de lui ou s’il est concrètement devenu le fantôme qu’il a toujours été pour vous en étant désormais un sujet tabou. Derrière la tristesse inhérente à son choix, je suis fière de lui car ce n’est pas Rambo qui en a décidé ainsi, mais le vétéran-qui-surmonte-ses-démons et qui fait désormais des choix pour lui, pour son équilibre mental et peut-être aussi, par respect de lui-même. Il a compris qu’il a le droit de garder Rambo au rencart, même face à sa famille. Qu’il n’est plus tenu de s’exposer inutilement pour faire plaisir, pour bien paraître, pour ne pas offusquer.

Si nous avions su nous respecter, si nous avions compris que l’équilibre de notre forteresse primait, nous ne nous serions pas sentis «dans l’obligation» de nous joindre à vous sous la forme du fameux «party de famille» annuel. Moi aussi, je l’admets, je me serais aussi passée d’y assister. Mais d’une fois à l’autre, j’espérais une soirée qui soit un succès pour lui. Pour des raisons différentes, nous n’avions qu’un désir: celui de paraître «normaux», d’agir «normalement».

Dans notre forteresse, plus la date de la réunion de famille se rapprochait, plus Rambo se faisait sentir et se faisait entendre. Comme une montée en puissance, il s’y préparait des jours à l’avance. Son discours était ponctué de «Si un tel me dit telle affaire, je vais lui répondre telle affaire», de «On va rester jusqu’à telle heure, pas une minute de plus» et de commentaires qui exprimaient (déjà) de la colère en prenant presque plaisir à se rappeler des conneries des autres de l’année passée et de celles des 40 dernières années de sa vie. Invariablement, la journée-même, entre mon exaspération de l’entendre et mon j’sais-pas-quoi-me-mettre-sur-le-dos-j’ai-besoin-de-linge-neuf, nous nous y rendions en se chicanant…ou en s’ignorant complètement. «Mets-toi donc un sourire dans la face», que je lui sommais de faire en arrivant à destination, comme à un enfant.

Comme épouse du vétéran-alias-Rambo, j’étais partagée. D’une part, je comprenais parfaitement pourquoi vous étiez une si grande source de déception pour lui, d’autre part, j’avais le rôle d’essayer de calmer la guerre avant même qu’elle ne soit entamée parce que, justement, vous êtes du bon monde, même si 3 frères militaires, ça fait des conversations de ti-coqs et de pétage de bretelles, surtout que mon Rambo avait « juste » finit sergent et était le seul, à cette époque, officiellement blessé.

A défaut d’avoir pu utiliser des mots pour l’aider à gérer ses difficultés, des petits gestes auraient pu faciliter sa présence. De lui conférer un peu de pouvoir dans certaines situations auraient été bénéfique et très apprécié. C’est pourquoi j’ai élaboré des petits points à considérer quand on est rempli de bonne volonté :

L’attitude:

A éliminer: n’importe quoi qui sonne comme étant de la pitié, de la condescendance du style «y a rien là» et surtout les «Ça se passe entre tes deux oreilles et si tu veux, tu vas passer à d’autre chose».

Si vous aviez idée de l’ampleur du fossé que pouvaient creuser des petits mots qui se voulaient remplis d’espoir et d’inspiration, mais qui étaient entendus comme étant remplis d’insensibilité et d’incompréhension! Et avant de juger, il est sage de connaître l’origine du trauma. À défaut, on se ferme le clapet.

Des surprises qui sont des erreurs:

De ne pas l’aviser «qui» serait présents à une réunion de famille (surtout quand c’est quelqu’un avec qui il n’a jamais eu d’affinités), de le mettre sur «le spot», de (le) faire appeler quelqu’un qu’il n’apprécie pas vraiment, ce n’est rien pour l’aider. Au contraire, ça fait sortir les guns de Rambo qui est déjà étourdi par les flots qui crient et qui courent partout.

De la même façon que de faire sauter des pétards et des feux d’artifices sans aviser un vétéran… Quelle belle façon de lui faire revivre un petit retour dans le temps et de lui faire vivre des émotions dont il pourrait bien se passer! Merci de ton service, le beau-frère!

Au restaurant:

Que ce soit dans une salle fermée où tout le monde est entassé comme des sardines ou dans un espace ouvert où tout le monde circule, il est sage de vérifier discrètement avec Rambo s’il a une préférence pour le banc à occuper en fonction de la protection de son dos, de l’activité du restaurant, de la porte de sortie, des fenêtres, des miroirs, des haut-parleurs, de la ventilation…S’il a besoin d’aller prendre de l’air pour respirer ou se médicamenter, que de ne pas se sentir «pogné» abaissera (peut-être) un peu son anxiété et/ou son hypervigilance. Rambo avait déjà mal au dos et entendait mal en raison de ses acouphènes.

À table:

Si vous m’aviez demandé mon avis, je vous aurais suggéré de ne pas l’asseoir avec le beau-frère civil qui a fait 3-4 voyages 5 étoiles organisés dans sa vie (La Frrrrrance étant le summum) et qui monopolise la conversation comme si le reste de la planète ne connaissait rien, n’avait rien fait, n’avait rien vu, sans jamais avoir une once d’intérêt pour les autres, incluant ce qu’ils ont fait et ce qu’ils ont vu. Que Rambo ne l’ait pas remis à sa place relève du miracle, de plusieurs Ativan et de mes coups de pieds sous la table pour lui rappeler de respirer par les 2 narines.

Ça ne coûte pas cher de demander (discrètement) à Rambo s’il y a des gens avec qui il/elle préfèrerait être assis(e). Ce n’est pas une question d’enfantillages. Au contraire, il aurait fallu considérer le niveau de stress que la rencontre provoquait et avoir assez d’empathie pour comprendre que même si Rambo avait l’air «correct» et «normal», c’était lui demander d’aller puiser dans un niveau d’énergie et de contrôle qui avait une limite.

Par exemple, 2 frères d’armes auront plus de facilité à exposer leur dos s’ils sont assis un en face de l’autre en raison de l’indéfectible confiance qui existe entre les deux. Leur sécurité est basée sur la confiance à leur regard et leurs yeux respectifs. Sauf que le même Rambo pourrait voir son hypervigilance et son anxiété grimper de 10 s’il est assis en face d’un(e) civil(e). Certains préfèrent leur conjoint(e) en face, d’autres, à côté. C’est propre à chacun.

Quand c’est le temps de partir:

Un «merci d’être venu» vaut tellement plus que tous les échanges culpabilisants teintés de «Pas déjà?», de «Ben voyons-donc! Vous partez donc ben de bonheur!», «Vous restez pas pour jouer aux cartes avec nous autres?». Déjà que Rambo veut juste s’enligner pour la forteresse, qu’on va se chicaner en chemin parce que je vais lui énumérer les raisons pour lesquelles il a mérité chacun des coups de genoux, svp, laissez-nous sacrer notre camp en paix, c’est vraiment mieux pour tout le monde.

Sujets et personnalités suscitant un besoin de médication:

Les grands Câlinours de ce monde qui s’auto-proclament «spirituels» exprimant haut et fort leur conviction à l’effet que tout le monde il est beau, réhabilitable et bienvenue, par bateau, par avion, par Amazon et par le poste frontalier de Lacolle.

De même, le nouveau chum de la nièce devrait être éduqué à l’effet que c’est ben l’fun rencontrer un militaire ou un vétéran mais qu’il y a des questions qui ne se posent pas. Par exemple, «As-tu déjà tué quelqu’un?», mérite une claque sur la gueule et un coup de pied au cul. Heureusement, les militaires/vétérans savent répondre avec diplomatie, mais il est quand même possible de prévenir.

Un Ti-Jos-Connaissant qui passe plus de temps à expliquer à un vétéran comment fonctionne les FAC, comment s’organise une mission. Bref, un civil qui a tout compris de la guerre parce qu’il va à la chasse annuellement et est un grand amateur de films d’action américains. Lui, il est déjà au courant qu’il aurait été un grand Général et que le Moyen-Orient lui aurait dédié une statue, mais il ne s’est pas enrôlé parce que sa mère ne lui a pas donné de lift quand elle était supposé l’amener au centre de recrutement.

Un Connais-tu-Jos? Celui qui prend 10 minutes de son temps pour s’assurer que le vétéran ne connait pas un gars-des-FAC-un-p’tit-Tremblay-de-Sorel-qui-est-parent-avec-la-belle-sœur-du-seul-électricien-de-Matane-un-nommé-Lalumière.

Non? Tu le connais pas?

«Y doit-être à peu grand comme toi, peut-être un peu moins large des épaules. Y a les cheveux un p’tit brin plus foncé, j’cré ben», qu’il rajoute en concluant avec des grandes paroles de sagesse: «en tous cas, j’trouve pas ça drôle ce qui se passe dans les FAC. J’sais pas comment tu fais pour te faire crier après».

Pendant la fête:

Que de lui indiquer à l’avance une pièce ou s’étendre pour calmer son cerveau qui roule trop ou un coin pour se médicamenter avec le cannabis médical… au lieu de le faire sentir comme un criminel.

Quand j’ai lu ce texte à mon ex-mari, il m’a demandé d’indiquer une chose: «je veux que tu dises que je suis maintenant complètement déconnecté de tout ça. Je suis passé à autre chose».

Oui, il est passé à autre chose. Malheureusement, chère ex-belle-famille, vous ne connaissez pas l’homme qui s’est caché toutes ces années derrières son masque de Rambo. L’homme que j’ai toujours vu existe véritablement.

À vous et à votre famille,

Merci de votre service et joyeuses Fêtes.