Libye: Haftar poursuit ses entretiens à Athènes avant la conférence de Berlin

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Dans cette photo prise le 7 mai 2018, le maréchal libyen Khalifa Haftar fait un salut militaire lors d'un défilé militaire à Benghazi, dans l'est de la Libye. (AFP)
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Le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est de la Libye qui s’oppose au gouvernement de Tripoli reconnu par l’ONU, poursuit vendredi ses entretiens à Athènes, deux jours avant la conférence de paix de Berlin à laquelle il s’est dit prêt à participer.

Arrivé jeudi soir à Athènes à bord d’un avion privé, le maréchal Haftar s’est rendu immédiatement dans un hôtel de la capitale où il a rencontré le ministre grec des Affaires étrangères Nikos Dendias pour de premiers entretiens, selon les images diffusées par les télévisions locales.

Il doit s’entretenir une nouvelle fois vendredi avec M. Dendias au ministère, avant d’être reçu un peu plus tard le même jour par le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis, ont indiqué des sources proches des discussions. 

La Grèce n’a pas été invitée à la conférence de Berlin, qui vise à lancer un processus de paix en Libye sous l’égide de l’ONU.

La Libye, qui dispose des plus importantes réserves africaines de pétrole, est minée par les violences et les luttes de pouvoir depuis la chute et la mort en 2011 du dictateur Mouammar Kadhafi, après une révolte populaire et une intervention militaire menée par la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.

Les forces du maréchal Haftar ont lancé en avril 2019 une offensive pour tenter de s’emparer de Tripoli. Plus de 280 civils ont été tués depuis, de même que plus de 2.000 combattants, selon l’ONU. Quelque 146.000 Libyens ont dû fuir les combats.

Trêve globalement respectée

Une cessation des hostilités, globalement respectée, est en vigueur depuis dimanche.

Par ailleurs, Athènes s’oppose aux accords conclus le 27 novembre par le chef du Gouvernement d’union nationale (GNA), Fayez al-Sarraj, et par le président turc Recep Tayyip Erdogan, principal soutien de M. Sarraj face au maréchal Haftar.

Ces accords permettent à la Turquie de faire valoir des droits sur de vastes zones en Méditerranée orientale. M. Erdogan a déclaré jeudi que son pays allait commencer « dès que possible » à faire des forages dans ces zones contestées riches en hydrocarbures.

Dans un communiqué commun publié il y a une semaine, Chypre, l’Egypte, la France et la Grèce ont jugé ces accords « nuls et non avenus ».

Athènes a cherché à renforcer ses liens avec le maréchal Haftar, que le ministre grec des Affaires étrangères a rencontré le mois dernier dans son fief de Benghazi, dans l’est de la Libye.

Possible veto grec

Le Premier ministre grec Mitsotakis a averti jeudi que la Grèce mettrait son veto au sein de l’Union européenne à tout accord de paix en Libye si les accords Ankara-Tripoli ne sont pas annulés. Il a aussi déclaré qu’exclure la Grèce de la conférence de Berlin était « une erreur ».

Ankara soutient militairement le gouvernement de M. Sarraj, reconnu par l’ONU et qui siège à Tripoli. M. Erdogan a annoncé l’envoi de troupes en Libye pour aider le GNA à repousser les assauts des forces du maréchal Haftar. Celui-ci bénéficie de l’appui des Emirats arabes unis et de l’Egypte, deux adversaires de la Turquie.

M. Sarraj a confirmé jeudi, via son service de presse à Tripoli, qu’il participerait à la conférence internationale qui se tient dimanche à Berlin pour lancer un processus de paix en Libye. Khalifa Haftar s’est pour sa part dit prêt en principe à participer à cette conférence.

Le maréchal a reçu à Benghazi le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas. Khalifa Haftar « a promis de respecter le cessez-le-feu » et a « clairement indiqué vouloir contribuer au succès de la conférence de Berlin et être prêt sur le principe à y participer », a déclaré après l’entretien le ministre allemand sur Twitter.

Le maréchal Haftar avait quitté dimanche Moscou sans signer l’accord de cessez-le-feu, après des discussions organisées sous l’égide de la Russie, qui soutient Khalifa Haftar, et de la Turquie, alliée du camp Sarraj.

M. Sarraj a, lui, signé l’accord de cessez-le-feu. MM. Haftar et Sarraj ne se sont pas directement rencontrés à Moscou.

Plusieurs pays seront représentés à Berlin, dont la Russie, la Turquie, les Etats-Unis, la Chine, l’Italie et la France.

Le département d’Etat américain a indiqué que le secrétaire d’Etat Mike Pompeo assisterait à la conférence de Berlin.

M. Pompeo devrait exhorter les forces étrangères à se retirer de Libye et réclamer une reprise du processus de paix sous l’égide de l’ONU, a déclaré jeudi un responsable américain. « L’impératif est la poursuite du cessez-le-feu », a précisé ce responsable sous le couvert de l’anonymat.

Crise libyenne: traumatisée et marginalisée, l’Afrique veut se faire entendre

Un soldat à son poste de surveillance à Madama dans le nord du Niger, à la frontière avec la Libye, le 1er janvier 2015. [AFP]

Traumatisée par la crise en Libye et ses conséquences dans un Sahel livré à des attaques jihadistes incessantes, l’Afrique cherche à faire entendre enfin sa voix dans le dossier libyen, après en avoir été tenue à l’écart depuis des années.

Une conférence internationale sur la libye sous l’égide de l’ONU est prévue dimanche à Berlin. Le président de la commission de l’Union africaine (UA), Moussa Faki, sera présent. Mais sa mission ne sera pas aisée.

« L’UA a régulièrement demandé un rôle central dans le processus en cours, mais elle a toujours été ignorée », a reconnu à l’AFP Ebba Kalondo, la porte-parole de M. Faki.

L’affaire ne date pas d’hier.

La Libye, pays pétrolier, est plongée dans le chaos depuis la chute en 2011 du régime de Mouammar Kadhafi après une révolte populaire et une intervention militaire menée par la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Une intervention que désapprouvait l’Afrique et dont les voisins de la Libye se plaignent toujours amèrement. 

S’il y a des causes endogènes aux attaques jihadistes au Sahel, la crise en Libye a créé un vide sécuritaire mais aussi favorisé la circulation de milliers d’armes, munitions et explosifs, contribuant d’une façon décisive à la montée en puissance des groupes jihadistes au Mali, au Niger et au Burkina ces dernières années.

Le président nigérien Mahamadou Issoufou le répète sans relâche. « La communauté internationale est responsable de ce qui nous arrive à travers sa décision désastreuse d’intervenir en Libye », a-t-il rappelé à Niamey en décembre. « La Libye est africaine, on ne peut pas régler le problème libyen en laissant à la marge l’UA », avait-il précisé à l’AFP

Le président tchadien Idriss Deby est sur la même longueur d’ondes: « La bataille contre le terrorisme au Sahel passe forcément par le règlement de la crise libyenne. Le chaos libyen (…) demeure la principale source de déstabilisation de l’ensemble du Sahel », insistait-il en décembre à Rome.

Sur le terrain sahélien, la situation ne cesse de s’aggraver. En 2019, les attaques jihadistes ont fait 4.000 morts au Burkina, au Mali et au Niger, en dépit de l’action de la France et des Etats-Unis aux côtés des armées nationales.  

« Inefficace et contre-productive »

« L’Afrique peut espérer obtenir plus d’écho avec la dégradation de la situation sécuritaire au Sahel », soulignait il y a quelques mois une source diplomatique occidentale. 

De fait, après avoir été longtemps ignoré, le comité de haut niveau de l’UA sur la Libye, présidé par Denis Sassou Nguesso, s’est activé ces dernières semaines.

Le 6 janvier, le président congolais a mis les pieds dans le plat. « La Libye est un pays africain et les victimes sont essentiellement en Afrique. Dès lors, toute stratégie de règlement de la crise libyenne tendant à marginaliser le continent africain pourrait se révéler complètement inefficace et contre-productive », a-t-il tonné.

Un émissaire du chef de l’Etat congolais s’est rendu dans la foulée en Algérie, pays clé dans les discussions internationales en cours, afin d’évoquer les moyens de « dynamiser le processus des négociations entre les parties libyennes », selon un communiqué de la présidence algérienne. Mais les deux parties ont aussi abordé le « rôle de l’UA dans la relance du processus de paix ».

Toutefois le « dossier reste entre les mains des Nations unies. L’ONU ne voit pas forcément l’UA comme une voix décisive », pense Claudia Gazzini, du groupe de réflexion International Crisis Group (ICG). 

Une source nigérienne explique que l’UA est « divisée », soulignant que par exemple « l’Egypte ne veut pas que l’UA se charge de ce dossier ».

Les déchirements de la Libye entre le Gouvernement d’union nationale libyen (GNA) de Fayez al-Sarraj, reconnu par l’ONU et basé à Tripoli, et un pouvoir incarné par l’homme fort de l’est libyen, le maréchal Khalifa Haftar, préoccupaient déjà le continent.

L’entrée en jeu de nouveaux acteurs n’a fait qu’aggraver les inquiétudes africaines: la Russie soutient Khalifa Haftar (appuyé notamment par l’Egypte) et la Turquie, alliée du GNA, a récemment autorisé l’envoi de militaires dans le pays.

Les forces du maréchal Haftar ont lancé en avril 2019 une offensive pour tenter de s’emparer de Tripoli. Plus de 280 civils et 2.000 combattants ont été tués, selon l’ONU. Quelque 146.000 Libyens ont dû fuir les combats. 

Une cessation des hostilités, globalement respectée, est en vigueur depuis dimanche. Mais le maréchal Haftar a pour l’heure refusé de signer le cessez-le-feu paraphé par M. Sarraj.

« Cette implication des nouveaux acteurs complexifie davantage la crise libyenne », avertit Ibrahim Yacouba, ancien chef de la diplomatie nigérienne.