Mort de Soleimani: opération sans précédent pour l’armée américaine et risque d’escalade

0
124
Des Iraniens manifestent à Téhéran pour dénoncer la mort d'un haut commandant, le général Qassem Soleimani, tué par un raid américain, le 3 janvier 2020. [AFP]
Temps de lecture estimé : 9 minutes

Le raid américain sans précédent dans lequel le général iranien Qassem Soleimani a été tué vendredi à Bagdad ouvre une période d’incertitude pour les Etats-Unis et leurs alliés dans la région, et suscite de nombreuses questions.


Mise à jour 03/01/2020, 13h53

Les États-Unis ont décidé de déployer 3000 à 3500 militaires supplémentaires au Moyen-Orient pour renforcer la sécurité des positions américaines dans la région après la mort vendredi à Bagdad du général iranien Qassem Soleimani dans un raid américain, rapporte l’AFP, citant un haut responsable du Pentagone qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat.

Ces soldats appartiennent à la force de réaction rapide de la 82e division aéroportée, qui avaient été mis en état d’alerte aussitôt après l’attaque contre l’ambassade des États-Unis à Bagdad, a précisé ce responsable.


Comment l’opération a-t-elle été menée?

Le Pentagone est resté vague sur l’opération elle-même lorsqu’il a reconnu dans un communiqué avoir mené cette action sur ordre du président Donald Trump. Mais selon plusieurs médias américains, elle a été menée par un drone américain qui a frappé deux véhicules convoyant Soleimani, dirigeant des Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique de la république islamique, sur une route d’accès à l’aéroport international de Bagdad.

At the direction of the President, the U.S. military has taken decisive defensive action to protect U.S. personnel abroad by killing Qasem Soleimani, the head of the Islamic Revolutionary Guard Corps-Quds Force, a U.S.-designated Foreign Terrorist Organization. [Statement by the Department of Defense, JAN. 2, 2020]

Abou Mehdi al-Mouhandis, numéro deux du Hachd al-Chaabi, coalition de paramilitaires majoritairement pro-Iran désormais intégrés à l’Etat irakien, est également mort dans ce bombardement.

Ce style d’assassinat de militaires étrangers fait davantage penser aux méthodes de l’armée israélienne qu’à celle des militaires américains, qui organisent d’habitude avec précision des opérations de leurs forces spéciales quand ils veulent éliminer des personnes recherchées comme Oussama Ben Laden ou, plus récemment, le leader du groupe Etat islamique Abou Bakr Al-Baghdadi. 

Pourquoi aujourd’hui?

Les Etats-Unis suivaient depuis des mois les déplacements du général Soleimani de près et auraient pu le tuer bien avant. Le Pentagone a expliqué que le général iranien « préparait activement des plans pour attaquer des diplomates et des militaires américains en Irak et à travers la région ».

Plus tôt, le ministre américain de la Défense Mark Esper avait prévenu que les Etats-Unis n’hésiteraient pas à prendre des mesures « préventives » s’ils avaient vent de nouvelles attaques en préparation. 

Il avait prévenu que la mort la semaine dernière d’un sous-traitant américain dans une attaque à la roquette sur une base de Kirkouk (nord) attribuée à une faction pro-iranienne avait « changé la donne ».

Quelles conséquences?

D’ores et déjà, les prix du pétrole ont bondi de plus de 4% après l’annonce de la mort de Soleimani, les marchés craignant une escalade des tensions dans la région.

L’Iran a promis de se venger, de même que le mouvement chiite libanais Hezbollah qui s’est engagé à  « apporter le juste châtiment aux assassins criminels (…) dans le monde entier ».

Les nombreux groupes pro-iraniens de la région, pourraient lancer des attaques contre des bases américaines dans les Etats du Golfe, ou contre des pétroliers ou des navires marchands dans la région du détroit d’Ormuz que Téhéran peut fermer à tout moment

Ils pourraient viser les nombreuses bases où l’armée américaine est déployée en Irak, en Syrie, d’autres ambassades américaines dans la région, ou s’attaquer à des alliés des Etats-Unis comme Israël ou l’Arabie saoudite, voire des pays européens.

Pour Kim Ghattas, du Carnegie Endowment for International Peace, il est difficile de savoir comment la situation va évoluer.

« Une guerre? Le chaos? Des représailles limitées? Rien? Personne ne sait vraiment, ni dans la région, ni à Washington, parce que ceci est sans précédent. »

Quelles mesures de sécurité?

Les Etats-Unis ont envoyé plus de 14.000 militaires en renfort dans la région ces derniers mois, et ils ont annoncé l’envoi de 750 hommes de plus après l’attaque contre leur ambassade à Bagdad.

Jeudi, M. Esper a indiqué qu’un bataillon de 4.000 hommes avait reçu l’ordre de se tenir prêt et qu’ils pourraient être déployés dans les prochains jours.

Les Etats-Unis ont actuellement 5.200 militaires déployés en Irak, officiellement pour « assister et former » l’armée irakienne et pour éviter une résurgence du groupe Etat islamique. Leurs effectifs globaux au Moyen-Orient s’élève à 60.000 personnes.

L’ambassade américaine a appelé les ressortissants américains résidant en Irak à quitter le pays au plus vite. 

Israël a fermé une station de ski sur les flancs du Golan, une région annexée à la frontière de la Syrie et du Liban.

Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a estimé d’ailleurs que les Etats-Unis avaient le « droit » de « se défendre ». »Qassem Soleimani est responsable de la mort de citoyens américains et d’autres innocents et planifiait de nouvelles attaques », a-t-il assuré.

Du côté de la Mission de l’OTAN en Irak (NMI), dirigée par la major-générale canadienne Jennie Carignan et au sein de laquelle servent plusieurs Canadiens, le porte-parole de l’OTAN, Dylan White, a déclaré à 45eNord que «L’OTAN suit de très près la situation dans la région. Nous restons en contact étroit et régulier avec les autorités américaines.La sécurité de notre personnel en Irak est primordiale. Nous continuons de surveiller l’environnement de sécurité et de prendre toutes les précautions nécessaires.».

Réactions à travers le monde

En Iran: des dizaines de milliers de manifestants à Téhéran contre les « crimes » américains

Des dizaines de milliers de personnes manifestent vendredi à Téhéran pour dénoncer les « crimes » américains, a constaté un journaliste de l’AFP, après la mort de Qassem Soleimani.

Mini bio du général Qassem Soleimani, en charge des opérations extérieures de la République islamique, tué à Bagdad dans un raid américain.[AFP]

Après la prière, une foule a rempli des rues du centre de la capitale iranienne, scandant « Mort à l’Amérique » et brandissant des portraits de Qassem Soleimani. 

Femmes et hommes, certains âgés, ont défilé en brandissant notamment des portraits du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei.  

« L’axe du mal, ce sont les Etats-Unis, le leitmotiv de la religion et du Coran est: mort à l’Amérique », ont-ils scandé en choeur.

« Ô leader de notre Révolution, condoléances, condoléances », ont-ils poursuivi.

L’agence officielle Irna a rapporté des défilés similaires dans les villes d’Arak, Bojnourd, Hamedan, Hormozgan, Sanandaj, Semnan, Chiraz et Yazd.

La mort de Soleimani, devenu ces dernières années une haute personnalité publique en Iran, a aussi provoqué des rassemblements dans sa ville natale, Kerman (centre), d’après la même source.

Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a promis de « venger » la mort de Qassem Soleimani, responsable de la force Al-Qods, en charge des opérations extérieures de l’Iran, et décrété un deuil national de trois jours.

« Il n’y a aucun doute sur le fait que la grande nation d’Iran et les autres nations libres de la région prendront leur revanche sur l’Amérique criminelle pour cet horrible meurtre », a promis le président Hassan Rohani.

Le ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif a évoqué un « acte de terrorisme international des Etats-Unis ».

Pour sa part, la plus haute instance sécuritaire de l’Iran, le Conseil suprême de la sécurité nationale iranien, a également promis ce vendredi de venger «au bon endroit et au bon moment» la mort du général.

«Ces criminels subiront une dure vengeance […] au bon endroit et au bon moment », a déclaré le Conseil, martelant que Washington « sera responsable pour les conséquences liées à chaque aspect de cet agissement criminel».

Le Conseil a ensuite rendu hommage à Qassem Soleimani, qualifié de « glorieux général » qui était « la fierté non seulement des Iraniens mais aussi des musulmans et des opprimés […] à travers le monde ».

Bien que sa mort soit « une grande perte », son rôle sera repris par un autre général, a précisé le conseil. De fait, les autorités iraniennes ont déjà annoncé le nom de son successeur, Esmaïl Qaani.

Condamnations nombreuses

Irak

Le président Barham Saleh a appelé « tout le monde à la retenue », tandis que le Premier ministre démissionnaire Adel Abdel Mahdi a estimé que le raid américain allait « déclencher une guerre dévastatrice en Irak ».

« L’assassinat d’un commandant militaire irakien occupant un poste officiel est une agression contre l’Irak, son Etat, son gouvernement et son peuple », a souligné M. Abdel Mahdi. Un responsable irakien, Abou Mehdi al-Mouhandis, numéro deux du Hachd al-Chaabi, une coalition de paramilitaires pro-Iran intégrée à l’Etat irakien, a été tué dans l’attaque qui a coûté la vie au général Soleimani.

Le grand ayatollah Ali Sistani, figure tutélaire de la politique irakienne, a qualifié dans son sermon du vendredi d' »attaque injustifiée » l’assassinat de Qassem Soleimani et d’Abou Mehdi al-Mouhandis.

Liban

Le chef du mouvement chiite libanais Hezbollah, grand allié de l’Iran, a promis vendredi « le juste châtiment » aux « assassins criminels » responsables de la mort du général iranien.

Palestiniens

Le mouvement islamiste Hamas, au pouvoir dans la bande de Gaza, enclave palestinienne de deux millions d’habitants, a condamné la frappe américaine contre Qassem Soleimani, « l’un des plus éminents chefs de guerre iraniens », la qualifiant de « crime américain qui accroît les tensions dans la région ».

Syrie

Le pouvoir syrien a dénoncé une « lâche agression américaine », y voyant une « grave escalade » pour le Moyen-Orient, selon l’agence officielle Sana.

Yémen 

Les rebelles yéménites Houthis, soutenus par Téhéran, ont appelé à des « représailles rapides et directes ».

Russie

La Russie a mis en garde vendredi contre les conséquences de cette opération américaine « hasardeuse » qui va se traduire par un « accroissement des tensions dans la région », selon le ministère russe des Affaires étrangères.

Pour le président de la Commission des Affaires internationales de la Douma, Konstantin Kosachev, « des représailles vont certainement suivre ».

L’Europe appelle au calme

Alors que Téhéran promet des représailles et que fusent les condamnations, la mort du général iranien Qassem Soleimani, figure clé de l’influence de la République islamique au Moyen-Orient, l’Europe, elle, appelle au calme.

Union européenne

« Le cycle de violence, de provocations et de représailles doit cesser » en Irak, a déclaré le président du Conseil européen, Charles Michel, pour qui « trop d’armes et trop de milices ralentissent le processus vers un retour à une vie normale pour les citoyens irakiens »

Le ministre britannique des Affaires étrangères, Dominic Raab, a appelé « toutes les parties à la désescalade ». 

Paris a réagi dans ce sens, la secrétaire d’État aux Affaires européennes Amélie de Montchalin soulignant que la France cherchait à créer « les conditions d’une paix en tout cas d’une stabilité ».

L’Allemagne a aussi exprimé sa « grande inquiétude », la porte-parole de la chancellerie Ulrike Demmer appelant à la recherche de solutions « par la voie diplomatique ».

Un porte-parole de la diplomatie chinoise, Geng Shuang, a lui aussi affirmé que Pékin demandait « à toutes les parties concernées, en particulier aux Etats-Unis, de garder leur calme et de faire preuve de retenue afin d’éviter une nouvelle escalade des tensions ».

Le Canada appelle aussi à la retenue

Le Canada appelle lui aussi à la «retenue» et souhaite une  désescalade.»

Le ministre canadien des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, a déclaré vendredi par voie de communiqué au lendemain de l’élimination de Soleimani à Bagdad, que le Canada appelait «…toutes les parties à faire preuve de retenue et à poursuivre la désescalade. Notre objectif est et demeure un Irak uni et stable».

Sans appuyer la frappe contre le général Soleimani, le chef de la diplomatie canadienne a fait observer que «Le Canada est depuis longtemps préoccupé par la Brigade al-Qods des Gardiens de la révolution islamique, dirigée par Qasem Soleimani, dont les actions agressives ont eu un effet déstabilisateur dans la région et au-delà.»

Se référant aux troupes canadiennes en Irak, dans le cadre d’une mission de l’OTAN, le ministre canadien a aussi déclaré que «Le Canada est en contact avec nos partenaires internationaux. La sécurité et le bien-être des Canadiens et Canadiennes en Irak et la région, y compris nos troupes et de nos diplomates, sont d’une importance primordiale», alors que les observateurs craignent désormais en raison de l’intensité des tensions que l’Iran ou les factions pro-Iran dans la région puissent s’en prendre aux alliés des États-Unis.

Le ministre canadien de la Défense, Harjit Sajjan, a confirmé pour sa part s’être entretenu avec M. Pompeo et il dit surveiller la situation de près. Cité par La Presse Canadienne, le ministre a déclaré que «Notre priorité demeure la sécurité de nos militaires et de tous les Canadiens dans la région, et d’aider à construire un Irak stable en prévenant la résurgence de Daech », a-t-il déclaré, en faisant référence au groupe armé État islamique par son acronyme arabe.

Quant aux civils, Affaires mondiales Canada enjoint les Canadiens à éviter tout voyage en Irak «en raison de l’état de sécurité volatil, imprévisible et potentiellement dangereux», ajoutant «Si vous vous trouvez en Iraq, envisagez de quitter le pays par un moyen de transport commercial si vous pouvez le faire de façon sécuritaire.»

La classe politique américaine divisée

Le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo a affirmé que les Etats-Unis souhaitaient la « désescalade » après la mort du général Qassem Soleimani, ordonnée par le président Donald Trump « en réponse à des menaces imminentes pour des vies américaines ». Selon lui le militaire iranien préparait une « action d’envergure » menaçant des « centaines de vies américaines ».

Le général Soleimani « n’a eu que ce qu’il méritait », a commenté le sénateur républicain Tom Cotton.

Tandis que le conseiller déchu de Donald Trump à la sécurité nationale, John Bolton, a salué « un coup décisif contre les activités malveillantes de la Force Al-Qods de l’Iran dans le monde entier ». 

Mais pour la présidente de la Chambre des représentants, la démocrate Nancy Pelosi, l’attaque contre Soleimani représente « une escalade dangereuse dans la violence ».

« Le président Trump vient de jeter un bâton de dynamite dans une poudrière, et il doit au peuple américain une explication », a aussi dénoncé l’ancien vice-président Joe Biden, en lice pour la primaire démocrate en vue de l’élection présidentielle de novembre.

*Avec AFP