Vol PS752 pris pour un «missile de croisière»: «10 secondes pour décider»

0
126
Le général de brigade Amirali Hajizadeh, commandant de la branche aérospatiale des Gardiens de la Révolution iraniens. [Archives]
Temps de lecture estimé : 5 minutes

L’opérateur de missile qui a abattu le Boeing ukrainien mercredi à Téhéran a fait feu sans pouvoir obtenir la confirmation d’un ordre de tir à cause d’un «brouillage» télécom, a affirmé samedi un général iranien.

Le soldat a pris l’avion pour un «missile de croisière» et il a eu «10 secondes pour décider», a déclaré le général de brigade Amirali Hajizadeh, commandant de la branche aérospatiale des Gardiens de la Révolution iraniens, l’armée idéologique de la République islamique.

«Il pouvait décider de tirer ou de ne pas tirer [mais] il a pris la mauvaise décision», a ajouté l’officier.

«C’était un missile de courte portée qui a explosé près de l’avion. C’est ce qui explique que l’avion a pu» continuer de voler, a encore déclaré le général dans une déclaration retransmise par la télévision d’État.

«J’endosse la responsabilité totale [de cette catastrophe] et je me plierai à toute décision qui sera prise », a encore dit le général, ajoutant : « J’aurais préféré mourir plutôt que d’assister à un tel accident.»

Cent soixante-seize personnes, majoritairement des Iraniens et des Canadiens, mais aussi des Ukrainiens, des Suédois, des Britanniques et des Afghans, étaient à bord du vol PS572 d’Ukraine International Airlines ayant décollé mercredi avant l’aube de l’aéroport international Imam Khomeiny de Téhéran.

Toutes ont péri dans le drame, survenu quelques minutes après l’envol.

L’Iran avait jusqu’ici rejeté l’allégation du Canada, de la Grande-Bretagne et des États-Unis voulant que l’écrasement de l’avion du transporteur Ukrainian Airlines mercredi dernier en Iran ait été causé par un missile iranien.

Affirmant au début de l’affaire qu’il lui faudrait jusqu’à un mois pour examiner le contenu des boîtes noires et que le résultat de l’enquête ne serait peut-être pas connu avant un an, l’Iran, qui faisait face à d’énormes pressions pour qu’elle fournisse des réponses à la communauté internationale, et tout particulièrement aux pays dont des ressortissants ont péri dans ce tragique événement, avait finalement indiqué vendredi soir que «la cause de l’écrasement de l’avion ukrainien sera annoncée» samedi après une réunion de la commission d’enquête «en présence des parties (iraniennes) et étrangères».

Et finalement, après avoir pendant plusieurs jours exclu catégoriquement la thèse du missile, l’Iran a finalement admis samedi avoir abattu de façon «non-intentionnelle» l’avion ukrainien, expliquant la tragédie par une «erreur humaine» .

L’avion, selon le quartier général des Forces armées iraniennes, a été pris par erreur pour une «cible hostile» après que l’appareil eut tourné en direction d’un «centre militaire sensible» des Gardiens de la révolution. L’armée était alors à son «plus haut niveau de préparation», au cœur des tensions accrues avec les États-Unis, soulignent les Forces armées iraniennes.

Au dernier bilan (révisé), 57 ressortissants canadiens ont péri dans l’écrasement du Boeing ukrainien.

Ce n’est pas la première fois que se produit une pareille tragédie: en 2014, un missile russe a tué 298 personnes à bord d’un avion de ligne malaisien au-dessus de l’est de l’Ukraine. Et en 1988, un navire de guerre américain a abattu un avion iranien au-dessus du golfe, tuant 290 personnes à bord, croyant qu’il s’agissait d’un avion de chasse iranien.

Résumé des principaux points de la déclaration du général Hajizadeh

Voici les principaux points de la déclaration de plus de 10 minutes du général de brigade Amirali Hajizadeh, diffusée par la télévision d’Etat.

« J’aurais préféré mourir »

« J’ai appris (la nouvelle du drame) alors que j’étais dans l’ouest du pays, après que l’Iran a tiré des missiles contre des bases », indique le général de brigade en allusion aux bases utilisées par l’armée américaine en Irak. Les tirs iraniens étaient en représailles à l’élimination le 3 janvier du général iranien Qassem Soleimani, tué dans un raid américain à Bagdad.

« J’endosse la responsabilité totale (de cette catastrophe) et je me plierai à toute décision qui sera prise. »

« J’aurais préféré mourir plutôt que d’assister à un tel accident. »

« Alerte guerre »

« La nuit de l’accident (…) l’état d’alerte était au niveau guerre. Cette nuit-là, nous étions prêts pour un conflit total », à cause des menaces américaines, dit-il.

A ce moment-là, « je considère (la guerre) probable (…) en raison de la présence de nombreux avions dans le ciel (du Moyen-Orient), des avions de guerre et quelques bombardiers » envoyés en renfort.

« C’est la conséquence de la malfaisance de l’Amérique, des tensions qu’elle crée dans la région et de ses actions. »

« Missiles de croisière »

« A plusieurs moments, le système (de défense) rapporte que des missiles de croisière ont été tirés en direction du pays et à une ou deux occasions, il est répété que ces missiles sont en route: soyez prêts! » 

« Les systèmes (de défense) sont en état d’alerte maximale. Il n’y a qu’à appuyer sur le bouton. »

« 10 secondes »

« Etant donné les informations qui lui ont été données sur le fait que c’est une situation de guerre et que des missiles de croisière ont été tirés, l’opérateur (du système de missile ayant abattu l’avion) identifie (l’avion) comme un missile de croisière. »

« Il était obligé de contacter (un échelon supérieur) et d’obtenir vérification (de la cible). »

« Là, il y a eu une erreur de l’opérateur. Mais son système de communication a apparemment été perturbé. Il y a peut-être eu un brouillage du système, ou le réseau était occupé. Quoi qu’il en soit, la conséquence est qu’il n’a pu contacter personne ».

« Il avait dix secondes pour décider. Il pouvait décider de tirer ou de ne pas tirer. Malheureusement, étant donné les circonstances, il a pris la mauvaise décision: le missile est tiré et l’avion est touché. »

« C’était un missile de courte portée qui a explosé près de l’avion. C’est ce qui explique que l’avion a pu » continuer de voler.

« L’un de nos (hommes) a commis une erreur et comme il est sous notre commandement (…) la responsabilité doit nous incomber. Nous sommes attristés (…) nous sommes désolés. »

« Malheureusement, à cause d’une décision prise à la hâte par une personne, cette grande catastrophe a eu lieu. »

Aviation civile « pas au courant »

Revenant sur le démenti formel apporté vendredi par l’Organisation de l’aviation civile iranienne à la thèse du tir de missile, le général Hajizadeh affirme que celle-ci a « agi en fonction de la connaissance » qu’elle avait de la situation. « Ils n’étaient pas au courant » jusqu’à ce que l’état-major des forces armées reconnaisse une erreur humaine samedi.  

Pourquoi ne pas admettre plus tôt?

Sur ce point, le général laisse entendre que l’état-major a commencé à soupçonner une erreur des forces armées dès mercredi et a formé en conséquence une commission d’enquête.

« La raison pour laquelle il a fallu attendre plusieurs jours pour que cela soit annoncé n’est pas que certains voulaient cacher la vérité » mais que la « procédure » en pareille situation est que « nous ne sommes pas autorisés à dire quoi que ce soit à qui que ce soit ».

L’enquête est menée rapidement, dit le général, et « vendredi, presque toutes les informations sont rassemblées et la nature de l’accident apparaît alors clairement ».

« Nos collègues de l’aviation civile (…) n’ont commis aucune faute. Nous sommes les seuls fautifs. »

Vols commerciaux maintenus: « erreur »

Pourquoi les vols commerciaux n’ont pas été annulés cette nuit là ? La question a été posée au général par la télévision.

« Je ne veux accuser personne », a-t-il répondu. « Naturellement cette question fera l’objet d’une enquête (…). » 

« De mon point de vue, quand la situation tourne à la guerre », la décision d’annuler le trafic aérien civil doit être prise « par les autorités compétentes, mais (…) cela n’a pas eu lieu. »

« L’organisation de l’aviation civile n’est pas fautive. On ne leur a pas demandé » d’annuler les vols.

« C’est une erreur et un problème des forces armées » seules.