Syrie: l’armée reprend une ville stratégique dans la province d’Idleb

Une photo fournie par l'agence officielle syrienne Sana le 3 février 2020 montre des soldats syriens sur un tank à Saraqeb, durant une offensive dans la province d'Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie. [AFP]
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L’armée syrienne a repris samedi aux jihadistes et rebelles la ville clé de Saraqeb, dans la province d’Idleb, dernière victoire en date pour le régime qui mène une offensive meurtrière dans le nord-ouest de la Syrie.

Damas poursuit sa progression le long d’un axe stratégique, malgré les mises en garde de la Turquie, parrain de groupes rebelles syriens, qui a de nouveau menacé samedi de représailles en cas d’attaque de ses avant-postes militaires dans la région.

Soutenu par l’aviation russe, le régime de Bachar al-Assad a lancé en décembre une nouvelle offensive contre le dernier grand bastion des jihadistes et rebelles qui lui échappe, tuant plus de 300 civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), et provoquant l’exode de plus d’un demi-million de civils, d’après l’ONU.

« Des unités de l’armée (syrienne) contrôlent désormais la totalité de la ville de Saraqeb », a indiqué samedi la télévision d’Etat, qui a diffusé en direct des images de quartiers de la ville désormais déserts. L’agence officielle Sana a fait état de la « fin » des opérations de « ratissage » dans la ville, située à 20 km au sud-est d’Idleb. 

Saraqeb se trouve à la jonction de deux autoroutes clés, M5 et M4, que le régime cherche à reconquérir en vue de relancer une économie ravagée par près de neuf ans de guerre.

La voie M5 relie Alep, deuxième plus grande ville du pays et ancien poumon économique de Syrie, à la capitale Damas, tandis que la M4 relie Alep à la ville côtière de Lattaquié, fief du régime. 

Selon l’OSDH, le régime contrôle désormais près de la moitié de la province d’Idleb et la quasi-totalité de la M5, à l’exception d’un tronçon d’environ 30 km, situé dans le sud-ouest d’Alep.

Fin janvier, les forces du régime, appuyées par leur allié russe, avaient déjà reconquis la ville clé de Maaret al-Noomane –la deuxième plus grande de la province d’Idleb– également traversée par la M5, l’axe routier le plus long du pays.

Samedi, l’aviation russe a bombardé plusieurs secteurs dans la région, d’après l’OSDH, notamment dans l’ouest de la province d’Alep, théâtre aussi d’un pilonnage intense depuis des semaines.

Un peu plus de la moitié de la province d’Idleb et des secteurs attenants des provinces voisines d’Alep, Hama et Lattaquié, sont toujours dominés par les jihadistes de Hayat Tahrir al-Cham (HTS, ex-branche syrienne d’Al-Qaïda).  

La région de trois millions de personnes abrite aussi d’autres groupuscules jihadistes et des groupes rebelles affaiblis.

Nouvel avertissement d’Ankara

Un convoi de véhicules militaires turcs passe dans le village d’al-Mastoumah, dans la province d’Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie, le 8 février 2020. [AFP]

Ces nouvelles reconquêtes interviennent alors que la Turquie, qui soutient certains groupes rebelles, réitère ses avertissements après avoir envoyé des renforts militaires ces derniers jours pour renforcer ses positions à Idleb.

Depuis vendredi, 350 véhicules ont franchi la frontière syro-turque en direction d’Idleb, selon l’agence étatique turque Anadolu.

« Tous les renforts sont acheminés vers des secteurs situés au nord-ouest de Saraqeb », a affirmé l’OSDH.  

En vertu d’un accord avec la Russie, la Turquie dispose dans la province d’Idleb de 12 postes d’observation, dont trois sont encerclés par les troupes de Damas, dans le sud-est d’Idleb.

Ankara ne cesse de hausser le ton à l’égard de Damas depuis des combats inédits lundi entre ses troupes et les forces du régime ayant fait plus de 20 morts des deux côtés.

« Nos postes d’observation à Idleb sont toujours en service et sont capables de se protéger avec les armes et l’équipement dont ils disposent », a assuré samedi le ministère turc de la Défense.

« En cas de nouvelle attaque, une réponse appropriée sera mise en oeuvre de la manière la plus forte, basée sur le droit à l’autodéfense », a-t-il averti.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a posé un ultimatum à Damas, lui demandant d’éloigner ses troupes des postes d’observation turcs d’ici fin février.

Il a également appelé Moscou à faire pression sur le régime syrien pour qu’il cesse son offensive.

Une délégation russe doit s’entretenir samedi avec des représentants turcs à propos de la situation à Idleb.

Le front d’Idleb représente la dernière grande bataille stratégique pour le régime, qui contrôle désormais plus de 70% du territoire, selon l’OSDH.

Le conflit en Syrie a fait plus de 380.000 morts depuis 2011 et jeté sur la route de l’exil plus de la moitié de la population d’avant-guerre –plus de 20 millions d’habitants.

Le régime va reprendre Idleb «par étapes»

Le régime syrien à l’heure actuelle n’a ni les hommes ni les ressources nécessaires pour reprendre l’intégralité de la province d’Idleb. Cette reconquête pourrait se faire par étapes, ne laissant aux jihadistes et rebelles du secteur qu’une marge de manœuvre limitée, jugent des experts.

Sur le long terme, le pouvoir de Bachar al-Assad affirme sa détermination à reconquérir toute la province ainsi que certains secteurs limitrophes dans le nord-ouest du pays en guerre. Ce front constitue la dernière grande bataille stratégique pour le pouvoir qui contrôle désormais plus de 70% du territoire.

Depuis décembre 2019, les forces du régime aidées de l’allié russe ont repris leur assaut contre cet ultime grand bastion des jihadistes et des rebelles en Syrie.

Malgré les avertissements de la Turquie voisine, qui a des troupes déployées dans la zone et soutient certains insurgés, les prorégime progressent, reprenant de nombreux secteurs.

« Le régime n’a ni les effectifs, ni les ressources pour reprendre tout Idleb, en une seule opération », assure Nicholas Heras, chercheur à l’Institute for the Study of War (ISW).

Il penche pour « une offensive par phases » qui nécessite surtout le soutien aérien russe.

Une stratégie déjà adoptée par le régime qui a grignoté depuis 2017 des territoires dans la région de trois millions d’habitants, située à la frontière turque.

La province avait même bénéficié de quelques mois de répit, après un accord signé à Sotchi par Ankara et Moscou en 2018 prévoyant une « zone démilitarisée » pour séparer zones prorégime de celles des jihadistes et rebelles et la réouverture de deux autoroutes traversant Idleb, reliant la métropole d’Alep à la capitale et à la province de Lattaquié.

Toutefois cette trêve a volé en éclats et le régime a repris ses opérations avec les autoroutes dans son viseur.

«Coût élevé»

Malgré l’avancée du régime, plus de la moitié de la province d’Idleb et des secteurs attenants dans les régions d’Alep, de Hama et de Lattaquié, restent dominés par les jihadistes de Hayat Tahrir al-Cham, HTS, l’ex-branche syrienne d’Al-Qaïda.

La région compte environ 30.000 rebelles et plus de 20.000 jihadistes, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) qui évoque la présence de milliers d’étrangers.

Difficile de voir le régime poursuivre son offensive au nord des deux autoroutes, juge M. Heras. Le « coût des combats » serait « bien plus élevé » que ce que Moscou ou Damas sont disposés à payer.

Et c’est sans compter avec la Turquie, qui accueille déjà plus de trois millions de réfugiés syriens et craint un nouvel afflux.

Début décembre, plus d’un demi-million de personnes ont été déplacées dans la région, selon l’ONU. La moitié des habitants d’Idleb sont déjà des Syriens déplacés ces dernières années par d’autres offensives du régime ailleurs en Syrie.

Ankara qui maintient sa frontière fermée, a sommé le régime de stopper son assaut, dépêchant des renforts dans le nord d’Idleb.

Le 3 février, des combats d’une violence inédite entre soldats syriens et turcs ont fait une vingtaine de morts, selon l’OSDH.

Pour Samuel Ramani, doctorant à l’Université d’Oxford, toute nouvelle progression du régime dépendra de la réaction des forces turques. « Assad pourrait vouloir geler le conflit temporairement. Avant de lancer une nouvelle escalade, une fois que cette crise des relations turco-syriennes sera passée ».

«A la merci d’Assad»

L’équilibre des forces et les traditionnelles négociations entre Moscou et Ankara pourraient offrir un nouveau répit temporaire à Idleb.

« L’option la plus probable » serait une « zone tampon » où seraient confinés rebelles, jihadistes et les civils refusant de vivre sous contrôle du régime, juge M. Ramani.

Cela dépendra toutefois de la volonté de la Turquie de pousser pour un tel objectif, dit-il.

Le rédacteur en chef du quotidien Al-Watan proche du pouvoir syrien, Waddah Abd Rabbo, affirme que la reconquête se fera « par étapes, selon des accords internationaux comme celui de Sotchi ». Toutefois, « il est impératif de progresser et libérer toute la province, que la Turquie le veuille ou non ».

En attendant, les combattants auront la possibilité de « se rendre ». Les étrangers « n’auront d’autre choix que de se rendre, d’être jugés devant la justice syrienne, ou fuir » en Turquie, assure M. Abd Rabbo.

En octobre, M. Assad avait estimé que « la bataille d’Idleb » était « le socle pour mettre fin au désordre et au terrorisme » en Syrie, dévastée par neuf ans de guerre qui a fait plus de 380.000 morts.

Pour M. Ramani, le sort des rebelles dépend « de la ligne de conduite d’Ankara ». Avec le soutien turc ils pourront persévérer mais s’ils sont abandonnés, ils seront « à la merci des forces d’Assad ».

Pour éviter cela, certains n’auront d’autres choix que d’accepter le rôle de « mercenaires » au service d’Ankara à l’étranger, notamment en Libye, dit M. Ramani.