Un jeune blogueur et sa chaîne sur Telegram de grand renfort aux manifestatans bélarusses

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Le blogueur Stepan Svetlov, fondateur de la chaîne Nexta, le 27 août 2020 à Varsovie, en Pologne. (AFP)
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Muni seulement de son clavier, un blogueur bélarusse de 22 ans anime le principal outil de communication emprunté par les manifestants au Bélarus dans leur défi sans précédent lancé contre le régime autoritaire du président Alexandre Loukachenko.

Stepan Svetlov, utilisant aussi le nom de famille Poutilo, est le fondateur de Nexta (Quelqu’un, en bélarusse, ndlr) une chaîne sur le communicateur Telegram, suivie par 2,1 millions d’abonnés, qui contribue à mobiliser les manifestants et leur permet de partager les photos et les vidéos des rassemblements et des violences dans les rues bélarusses.

« Cela a commencé comme un projet scolaire », déclare Stepan Svetlov lors d’une interview à l’AFP à Varsovie, où il vit en exil sous protection policière après avoir reçu des menaces de mort. 

Deux policiers montent la garde à l’entrée de Dom Bialoruski (Maison bélarusse), une organisation fondée par une vague précédente d’immigrés bélarusses, à deux pas du Parlement polonais. 

«Une marque de respect»

Stepan Svetlov, chanteur et joueur de trompette, fonde Nexta en 2015. Il s’agit à l’origine d’une chaîne YouTube pour partager des vidéos musicales satiriques sur le Bélarus, gouverné d’une main de fer par le président Loukachenko depuis 1994.

Deux ans plus tard, il lance des bulletins d’information hebdomadaires avant de s’apercevoir qu’ils sont visionnés par des dizaines de milliers de personnes.

Le passage sur Telegram, une application utilisée par des mouvements de protestation dans le monde en raison de son cryptage et de l’anonymat assuré, a lieu en 2018, après des perquisitions dans sa maison au Bélarus.

« C’était le premier signe que les autorités appréciaient mon travail, une marque de respect », ironise Stepan Svetlov dont le père est journaliste à Belsat, une chaîne télévisée pour le Bélarus, basée en Pologne et soutenue par ce pays. 

Le logo de la chaîne Nexta sur un mug, le 27 août 2020 à Varsovie, en Pologne. (AFP)

Les manifestants «ne sont pas seuls»

Accusé dans son pays d’organisation de troubles de masse, le blogueur encourt 15 ans de prison.

« Bien sûr, ce n’est pas juste. Nous voulons des manifestations exclusivement pacifiques (…) Ce sont les autorités qui ont commencé à frapper, tirer, utiliser des canons à eau », dit-il. 

Mais le jeune homme admet que Nexta joue bien un rôle dans la coordination des manifestations alors que « personne d’autre ne peut le faire car il serait immédiatement arrêté ».

« Même à 500 kilomètres de la frontière, nous continuons d’être des citoyens bélarusses qui veulent jouer un rôle, (apporter) leur propre contribution aux changements », insiste-t-il.

« Nexta et d’autres chaînes sur Telegram jouent un rôle très important pour rapprocher les gens. Ils peuvent voir qu’ils ne sont pas seuls », affirme Stepan Svetlov.

Après l’élection contestée du 9 août, au plus fort des protestations contre le président Loukachenko, Nexta recevait environ 200 messages par minute, indique son fondateur. 

Le volume d’informations – environ 100.000 messages par jour – a obligé la petite équipe de quatre personnes de se concentrer sur le contenu photo et vidéo qui, selon lui, est plus facile à vérifier. 

Il leur arrive de demander aux gens d’envoyer des copies de leurs pièces d’identité, d’examiner des codes et de comparer avec d’autres sources. Mais, assure M. Svetlov, la chaîne s’appuie avant tout sur des sources régulières et fiables.

Selon Valery Karbalevich, analyste de Radio Free Europe/Radio Liberty, Nexta joue un « rôle crucial » dans la logistique des protestations, indiquant des horaires et des lieux de rassemblement.

« Tous les blogueurs autrefois populaires au Bélarus ont connu la prison et seule une chaîne Telegram opérant depuis l’étranger est en mesure de coordonner les manifestations », déclare-t-il à l’AFP.

L’analyste indépendant Vladimir Matskevich décrit Nexta Live comme ayant « le plus d’influence et la plus grande audience » en relation avec les protestations en cours. 

Le blogueur Stepan Svetlov, fondateur de la chaîne Nexta, le 27 août 2020 à Varsovie, en Pologne. (AFP)

«Grand espoir»

Nexta prévoit une expansion majeure.

« Nous avons besoin d’au moins huit personnes pour traiter cette quantité d’informations », dit-t-il, évoquant l’idée d’un studio d’édition vidéo et de contenus consacrés à l’actualité russe et ukrainienne.

« 40% des abonnés viennent de pays extérieurs au Bélarus », principalement de Russie et d’Ukraine, indique-t-il.

Avant les manifestations, la chaîne vivait uniquement de recettes publicitaires, qui s’avèrent insuffisantes pour se développer. 

Son « grand espoir » est de voir son pays devenir « un pays européen démocratique normal ». 

« Les manifestations vont continuer jusqu’à la victoire du peuple », prévoit Stepan Svetlov. 

Plusieurs journalistes de médias étrangers perdent leur accréditation

Par ailleurs, les autorités biélorusses ont retiré samedi l’accréditation de plusieurs journalistes de médias étrangers, dont l’AFP, à la veille d’une nouvelle grande manifestation prévue par l’opposition, qui conteste les résultats de la présidentielle du 9 août.

Selon le porte-parole de la diplomatie biélorusse Anatoli Glaz, cette décision a été prise sur la base d’une recommandation de la Commission interministérielle de lutte contre l’extrémisme et le terrorisme.

Il n’a pas précisé combien de journalistes sont concernés par cette mesure, mais des médias étrangers dont la BBC et Radio Liberty ont fait état du retrait de l’accréditation de plusieurs de leurs journalistes.

« Le ministère des Affaires étrangères biélorusse m’a appelée et m’a signifié l’annulation de mon accréditation et de celle d’une de mes collègues en tant que correspondante de la BBC. Ils ont exigé que je rende ma carte », a indiqué à l’AFP la journaliste Tatiana Melnitchouk.

« Nous condamnons dans les termes les plus forts cet étouffement du journalisme indépendant », a réagi un porte-parole de la BBC, appelant les autorités biélorusses à « révoquer leur décision » et à permettre aux journalistes de « faire leur travail ».

« Retirer à nos journalistes leur accréditation sans cause ou justification est une mesure désespérée d’un gouvernement autoritaire pour étouffer les médias indépendants et contrôler impitoyablement la disponibilité d’une information crédible en Biélorussie », a pour sa part dénoncé la présidente de Radio Free Europe/Radio Liberty, Daisy Sindelar, dans un communiqué.

La figure de proue de l’opposition Svetlana Tikhanovskaïa a dit voir dans cette décision « un nouveau signe que le régime est en banqueroute morale et ne tente de s’accrocher au pouvoir que par la peur et l’intimidation ».

L’ambassade des États-Unis s’est dite « inquiète » par le fait que les journalistes soient pris pour cible de « manière continue » en Biélorussie, dénonçant aussi le « blocage des médias indépendants ou d’opposition », les « coupures intermittentes d’Internet » et les « arrestations arbitraires de citoyens pacifiques ». Elle a appelé Minsk à la « retenue ».

Le président bélarus contesté, Alexandre Loukachenko, est allé samedi 22 août inspecter les unités militaires déployées à Grodno, dans l’ouest, près de la frontière polonaise. (Belta)

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, fait face à un mouvement de contestation inédit depuis l’élection contestée du 9 août, qui l’a donné gagnant avec 80 % des suffrages et que l’opposition dénonce comme frauduleuse.

L’opposition, dont la cheffe de file Svetlana Tikhanovskaïa est réfugiée en Lituanie, a organisé deux manifestations monstres les 16 et 23 août et prévoit une nouvelle action d’ampleur ce dimanche.

Les résultats de la présidentielle ont été rejetés par l’Union européenne, qui prépare des sanctions contre des hauts responsables du pouvoir biélorusse et a exhorté Alexandre Loukachenko à dialoguer avec l’opposition.

M. Loukachenko s’est pour sa part refusé à toute concession et dénonce un complot occidental destiné à le faire tomber.

Les premières manifestations en Biélorussie après l’élection du 9 août avaient été réprimées par la force, faisant trois morts et des dizaines de blessés. Plus de 7000 personnes avaient été arrêtées.

Les journalistes travaillant en Biélorussie ont fait l’objet de pressions et de brèves interpellations.