Pourparlers afghans : des ennemis aux objectifs incompatibles

0
48
Afghanistan: la paix loin d’être garantie au terme des pourparlers. (AFP)
Temps de lecture estimé : 5 minutes

Les autorités afghanes et les talibans doivent entamer samedi des négociations de paix inédites, mais il leur sera difficile de passer outre leurs rancunes et le gouffre idéologique qui les sépare après deux décennies de conflit.

L’AFP s’est penchée sur les questions les plus pressantes.

– Pourquoi maintenant ? –

Le conflit afghan a tué des dizaines de milliers de personnes, dont 2.400 soldats américains, poussé des millions d’autres à fuir, et coûté plus de mille milliards de dollars à Washington. 

Frustré par ce qu’il décrit comme les guerres « folles et sans fin » des Etats-Unis, le président américain Donald Trump n’a cessé de répéter qu’il souhaite un retrait total de ses troupes d’Afghanistan.

Les pourparlers de paix « sont clairement motivés par le désir américain de se désengager d’Afghanistan », a expliqué Kate Clark, co-directrice de l’Afghanistan Analysts Network.

« L’objectif principal des Etats-Unis est de partir, ou de partir sans laisser derrière eux un désordre encore plus grand », a-t-elle ajouté.

Washington a signé un accord avec les talibans en février qui entérine le départ des forces étrangères d’Afghanistan d’ici mai 2021, en échange de garanties sécuritaires de la part des insurgés.

Ces derniers, qui contrôlent une grande partie des campagnes afghanes, se sont aussi engagés à débuter des pourparlers de paix avec Kaboul une fois achevé un échange de prisonniers.

– Quelle est l’agenda des négociations ? –

Les visions des deux camps pour le futur du pays sont aux antipodes, et aucun agenda n’a pour l’instant été fixé.

« Les talibans ont toujours été clairs sur ce qu’ils veulent et c’est un gouvernement islamique pur, ce qui est incompatible avec l’ordre politique actuel, islamique, libéral et démocratique », estime Nishank Motwani, vice-directeur de l’Afghanistan Research and Evaluation Unit, un think tank indépendant basé à Kaboul. 

Les talibans ont crié victoire après la signature de leur accord avec Washington, et souvent eu un discours maximaliste : ils se considèrent les dirigeants légitimes du pays, et veulent reprendre le pouvoir. 

Les talibans de tout rang « croient fondamentalement que la victoire est à portée de main, et en tant que vainqueurs, ils ne demanderont rien de moins que le pouvoir », poursuit M. Motwani.

Pourtant, dans un éditorial publié en février, le numéro 2 des talibans, Sirajuddin Haqqani, s’était montré optimiste au sujet des « négociations interafghanes ». Certains observateurs ont même suggéré que les rebelles proposeraient de négocier un accord de partage du pouvoir.

« Si nous parvenons à un accord avec l’ennemi étranger, nous devons pouvoir résoudre les désaccords interafghans en discutant », avait écrit M. Haqqani.

Mais peu sont ceux qui font confiance aux talibans, dont le gouvernement radical des années 90 a traumatisé nombre d’Afghans. Les insurgés avaient imposé des châtiments cruels tels que la lapidation des femmes, alors que les filles étaient bannies des écoles. 

Les négociateurs de Kaboul veulent que les talibans reconnaissent le gouvernement, décrit par les rebelles comme une marionnette de Washington. Ils souhaitent aussi que les talibans acceptent un cessez-le-feu, garantissent les droits des femmes et reconnaissent les autres progrès faits depuis 2001.

« Ce ne sont que des vœux pieux », déplore M. Motwani.

– Quelles chances de réussite? –

Enhardis par l’accord américano-taliban, les insurgés n’ont pas l’air prêts à faire des concessions, et le processus durera probablement longtemps.

Les rebelles doivent décider s’ils accepteront une trêve, et un ordre politique pluraliste.

Mais reste à voir s’ils ont accepté ces pourparlers uniquement pour obtenir le départ de leur ennemi principal, les Etats-Unis, selon Kate Clark. 

Les autorités afghanes, quant à elle, « ralentissent » le processus et « préféreraient que les troupes américaines restent », note-t-elle.

Et de soupirer : « Les partis du conflit doivent avoir le même objectif, la paix… J’ai peur que ce ne soit pas vraiment le cas cette fois-ci. »

Mike Pompeo à Doha à la veille des pourparlers interafghans

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo est arrivé à Doha pour participer au lancement samedi des négociations de paix historiques entre les talibans et le gouvernement afghans, qui s’annoncent longues et difficiles.

L’avion de la délégation du gouvernement afghan a aussi atterri dans la capitale du Qatar vendredi, à la veille des pourparlers destinés à mettre fin au conflit interminable en Afghanistan.  

M. Pompeo, qui sera présent à l’ouverture des négociations, a appelé, avant son départ des États-Unis, les deux camps à ne pas « gâcher » cette occasion « historique » de mettre fin à la guerre.  

Et dans l’avion le menant à Doha, il a reconnu que les discussions seraient « difficiles ». « Mais c’est (aux Afghans) de déterminer comment aller de l’avant et rendre la vie meilleure pour (leur) peuple. »

Vendredi marque le 19e anniversaire des attentats meurtriers du 11 septembre 2001, qui ont entraîné l’intervention internationale menée par les États-Unis ayant chassé les talibans du pouvoir.  

Dix-neuf ans de guérilla en Afghanistan ont poussé Washington à négocier avec les talibans en février dernier au Qatar un accord de retrait des troupes américaines mi-2021. En échange, quelques vagues promesses des rebelles, dont la tenue du dialogue interafghan.

« Nous allons à Doha pour dire aux talibans : vous ne pouvez pas réussir par la force », a lancé Abdul Hafiz Mansour, un membre de la délégation afghane, avant son départ pour Doha. « Le temps est venu de se réconcilier, nous pouvons résoudre nos problèmes en nous parlant. »

Rien ne garantit que les deux belligérants parviendront à trouver un terrain d’entente, tant leurs objectifs divergent. Tout dépendra de leur volonté d’harmoniser leurs visions et de leur capacité à gouverner ensemble.

Réduire les violences

Les talibans ont toujours refusé de reconnaître le gouvernement de Kaboul, qu’ils qualifient de « marionnette » de Washington. Ils feront pression pour transformer l’Afghanistan en un « émirat » où la loi sera dictée par un islam rigoriste.

L’administration du président Ashraf Ghani cherchera elle à maintenir la jeune République et sa constitution, qui a consacré de nombreux droits.

Les femmes ont gagné de plus grandes libertés, notamment en ville. Elles pourraient les perdre si les talibans, au nom des « valeurs islamiques », reprennent partiellement ou totalement le pouvoir. Nombre d’Afghans craignent un retour aux pratiques en vigueur sous leur règne sanglant, comme la lapidation des femmes accusées d’adultère.

« Autant nous voulons la paix, autant nous voulons aussi que les acquis des années passées soient préservés », observe Aminullah, un instituteur de la province instable de Kunduz (Nord).

La cheffe de la mission de l’ONU en Afghanistan (Manua), Deborah Lyons, a appelé dans un communiqué à une « réduction immédiate et inconditionnelle des violences » en prévision des négociations. « Cela créerait un environnement plus propice à des pourparlers constructifs. »

Malgré la conclusion de l’accord États-Unis/talibans de février, les violences ont continué de tuer en Afghanistan.

Pour Gilles Dorronsoro, spécialiste français de l’Afghanistan, pour qu’un accord soit trouvé entre les deux belligérants, « le gouvernement de Kaboul sera obligé de lâcher énormément », ce qui peut passer par « une nouvelle constitution » ou « un partage des pouvoirs ».

Handicap

Le conflit afghan a tué des dizaines de milliers de personnes, dont 2400 soldats américains, poussé des millions d’autres à fuir, et coûté plus de mille milliards de dollars à Washington.  

Le président américain Donald Trump, dont la réélection en novembre est incertaine, est déterminé à mettre fin coûte que coûte à la plus longue guerre de l’histoire des États-Unis.

Autre handicap : alors que les talibans ont présenté un front unifié, le pouvoir afghan est divisé. L’accord États-Unis/talibans n’a pas été ratifié par Kaboul. Embrassé du bout des lèvres par M. Ghani, réélu il y a un an au terme d’élections largement contestées, il est ouvertement rejeté par son premier vice-président, Amrullah Saleh, ressorti indemne mercredi d’un nouvel attentat contre sa personne.

La requête principale de Kaboul, un cessez-le-feu, a peu de chances d’aboutir, l’accord de février n’en faisant qu’« un point à l’ordre du jour » des pourparlers.

Dans ce texte, les insurgés s’engagent aussi à « ne pas permettre » à des groupes djihadistes d’utiliser l’Afghanistan, où sévit l’organisation État islamique, comme base pour frapper ensuite des pays étrangers. Mais aucune mention d’Al-Qaïda n’est faite, quand les talibans n’ont jamais coupé les ponts avec ce réseau qu’ils hébergeaient avant le 11 septembre 2001.

« Si les négociations n’aboutissent pas, les talibans […] vont user le régime jusqu’à ce qu’il tombe », pronostique Gilles Dorronsoro.