Mali, l’armée française réfute avec force un rapport de la MINUSMA sur l’attaque par ses forces d’un mariage en janvier

0
249
Un hélicoptère Tigre de l'Armée de terre française. (Armée de terre)
Temps de lecture estimé : 5 minutes

Une enquête des Nations unies conclut qu’une frappe aérienne conduite par l’armée française au Mali en janvier a tué 19 civils réunis pour un mariage, et non pas seulement des djihadistes, comme l’a soutenu Paris jusqu’alors.

Dans le cadre de son enquête, la Division des droits de l’Homme de la Mission de l’ONU au Mali (Minusma) a organisé au moins 115 entretiens en face à face, s’est entretenue avec au moins 200 personnes lors de réunions de groupe et a mené plus d’une centaine d’entretiens téléphoniques. Les experts ont également étudié au moins 150 documents, y compris des déclarations officielles et des articles de presse, ainsi que des photographies et des vidéos liées à la grève du Bounty.

Le 25 janvier, avec le soutien et la couverture aérienne de la force de la MINUSMA, l’équipe s’est rendue à Bounti et a visité le lieu de la frappe aérienne et le lieu de sépulture présumé des personnes tuées.

Au terme de l’enquête menée par la Division des droits de l’Homme de la Mission de l’ONU au Mali (Minusma), appuyée par la police scientifique des Nations unies, sur les évènements survenus le 3 janvier près de Bounti (centre), la Minusma dit être «en mesure de confirmer la tenue d’une célébration de mariage qui a rassemblé sur le lieu de la frappe une centaine de civils parmi lesquels se trouvaient cinq personnes armées, membres présumés de la Katiba Serma», assure le résumé du rapport.

La Katiba Serma est affiliée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, ou JNIM en arabe), alliance djihadiste elle-même affiliée à Al-Qaïda.

«Au moins 22 personnes, dont trois des membres présumés de Katiba Serma présents sur le lieu de rassemblement, ont été tuées par l’attaque de la force Barkhane le 3 janvier 2021 à Bounty», précise le communiqué de la MINUSMA qui annonce la publication du rapport. «19 ont été directement touchés par la frappe, dont 16 civils, tandis que les trois autres civils sont morts des suites de leurs blessures lors de leur transfert pour des soins d’urgence. Au moins huit autres civils ont été blessés lors de l’attaque. Les victimes sont tous des hommes âgés de 23 à 71 ans, dont la majorité vivait dans le village de Bounty ».

Le groupe touché était très majoritairement composé de civils qui sont des personnes protégées contre les attaques au regard du droit international humanitaire», conclut la Minusma.

Le principe de précaution

Aux yeux de la MINUSMA, «La divergence entre les éléments de renseignement qui auraient justifié la frappe et les constations de l’équipe d’établissement des faits [ de la MINUSMA, NDLR] semble indiquer que les exigences requises pour se conformer au principe de précaution dans la frappe n’ont pas été respectées lors de la frappe aérienne du 3 janvier 2021, notamment l’obligation de faire tout ce qui est pratiquement possible pour vérifier que les cibles sont bien des objectifs militaires mais également l’obligation d’évaluer si une attaque est susceptible de causer incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, qui seraient excessifs par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu.»

Minusma, division des droits de l’Homme et de la protection, Rapport sur l’incident de Bounty du 3 janvier 2021 >>

L’Armée française réfute les conclusions du rapport

Le 7 janvier, quelques jours après les frappes, l’état-major des Armées avait déjà par un communiqué sur cette frappe contre un rassemblement de membres d’un groupe armé terroriste indiqué que la Force Barkane avait «procédé à une unique frappe contre un groupe armé terroriste (GAT) dans la région de Douentza, un kilomètre au nord du village de Bounti.» et que «Cette neutralisation a été conduite conformément aux principes de ciblage en vigueur, dans la stricte application du droit des conflits armés.», précisant qu’aucun hélicoptère n’a été engagé au cours de cette action de combat.» et affirmant que «Les allégations consécutives à la frappe relèvent de la désinformation. Aucun dommage collatéral, aucun élément constitutif d’un rassemblement festif ou d’un mariage n’a été observé.»

Aujourd’hui, le ministère français des Armées a réfuté une fois encore avec force toute bavure au Mali et émis «de nombreuses réserves» sur l’enquête des Nations unies.

Le ministère «maintient avec constance et réaffirme avec force» que «le 3 janvier, les forces armées françaises ont effectué une frappe aérienne ciblant un groupe armé terroriste identifié comme tel» près de Bounti (centre), est-il souligné dans un communiqué transmis aux médias.

Le ministère des Armées «émet de nombreuses réserves quant à la méthodologie retenue» et «ne peut considérer que ce rapport apporte une quelconque preuve contredisant les faits tels que décrits par les forces armées françaises».

L’Armée française maintient que la frappe du 3 janvier 2021 «a suivi un processus de ciblage robuste qui permet d’assurer le strict respect des règles du droit des conflits armés. Les principes fondamentaux du droit international humanitaire dans les conflits armés (distinction, nécessité, précaution, proportionnalité, et humanité) visant à préserver les civils des dangers liés à la conduite des hostilités ont été appliqués.», réitérant que «La mise en œuvre de ces procédures strictes et normalisées de ciblage par les forces armées françaises contribue au respect de ces principes fondamentaux.»

Elle relève que «Les seules sources concrètes sur lesquelles se fonde ce rapport relèvent de témoignages locaux. Ils ne sont jamais retranscrits, l’identité des témoins n’est jamais précisée tout comme les conditions dans lesquelles ces témoignages ont été recueillis. Il est dès lors impossible de distinguer les sources crédibles des faux témoignages d’éventuels sympathisants terroristes ou d’individus sous influence (y compris la menace) des groupes djihadistes.»

Elle souligne en outre que «Les premiers propos discordants et contradictoires recueillis sur la frappe montrent par ailleurs à quel point la fiabilité d’un témoignage individuel est relative. Certains témoins ont ainsi affirmé avoir vu un hélicoptère alors que ni les forces maliennes, ni Barkhane n’ont engagé d’hélicoptères dans cette zone ce jour-là. D’autres ont parlé d’un avion volant à basse altitude alors que les avions qui ont procédé à la frappe se trouvaient à plusieurs kilomètres d’altitude.»

La MINUSMA recommande une enquête indépendante

La Minusma «recommande» tout de même pour sa part aux autorités maliennes et françaises de diligenter «une enquête indépendante, crédible et transparente». Elle préconise d’examiner les processus préalables aux frappes, voire de les modifier. Elle recommande aussi aux Français et aux Maliens de chercher à établir les responsabilités et d’octroyer le cas échéant une réparation aux victimes et à leurs proches.

«A la lumière des conclusions de la mission d’établissement des faits, la MINUSMA recommande aux autorités maliennes et françaises : – de mener une enquête indépendante et transparente afin d’examiner les circonstances de la frappe et son impact sur la population civile de Bounty ; – d’examiner de manière approfondie les processus de mise en œuvre des précautions lors de la préparation d’une frappe ainsi que des critères utilisés pour déterminer la nature militaire de l’objectif aux fins de l’application du principe de distinction y compris l’appartenance à un groupe armé à la lumière de cet incident et à y apporter des modifications si nécessaires. – d’enquêter sur les possibles violations du droit international humanitaire et du droit international des droits de l’homme et d’établir les différentes responsabilités ; – d’octroyer le cas échéant une réparation appropriée aux victimes et aux membres de leurs familles.», conclut la MINUSMA dans son rapport.

*Avec AFP