La défense dans la tourmente: ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, dit Jody Thomas, il faudra peut-être sacrifier une génération déclare à l’opposé Me Michel Drapeau

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La sous-ministre adjointe à la Défense, Jody Thomas. (MDN)
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Alors que le monde de la défense est à un tournant dans la lutte à l’inconduite sexuelle avec la fin de l’opération Honour et après les allégations d’inconduite contre ses deux plus récents chef d’état-major de la Défense, la sous-ministre adjointe de la Défense, Jody Thomas, dans une lettre publiée vendredi où elle mesure le chemin parcouru pour parvenir à ce qu’elle appelle «un véritable changement institutionnel», prévient qu’il s’agit «d’un processus générationnel», mais le juriste bien connu Michel Drapeau, lui, va jusqu’à envisager une solution plus radicale, sauter une génération de chefs au sein des Forces armées canadiennes.

Notant, après avoir évoqué les changements en cours, que les changements réels prennent du temps, la sous-ministre adjointe à la Défense Jody Thomas, déclare quant à elle dans sa lettre adressée à l’Équipe de la Défense qu’il s’agit «d’un processus générationnel visant à construire des structures qui instruisent, encadrent, favorisent et soutiennent les types de dirigeants qui incarneront le ministère que nous devons être».

Mais, si certains aspects de la culture militaire doivent être modifiés, d’autres sont appréciés et doivent être conservés, poursuit Jody Thomas : « La culture du service désintéressé, qui consiste à sacrifier ses propres besoins et ceux de sa famille pour aider, est fondamentale pour les Forces armées canadiennes», écrit la sous-ministre.

Elle insiste également pour dire que le changement de comportement et de culture ne peut pas être «ordonné». «C’est un mouvement. Les attentes doivent se répandre de haut en bas et de bas en haut. Des attentes qui englobent l’ensemble de l’Équipe de la Défense.»

Message du sous-ministre aux employés de la fonction publique de la Défense nationale

Nous reproduisons ici la lettre de Mme Thomas dans son intégralité :

Il est temps pour moi de vous parler directement des défis que nous devons relever en matière d’inconduite sexuelle. Je voulais m’assurer qu’un véritable changement institutionnel était en cours, de sorte que toutes les mises à jour sur les progrès que je partage soient fondées sur des éléments concrets et tangibles, plutôt que sur des promesses ou de bonnes intentions.

Mais en attendant de partager, j’ai laissé à beaucoup d’entre vous l’impression que rien de substantiel n’est en cours pour résoudre les problèmes. Ce n’est pas le cas, mais il n’est pas non plus exact de dire que nous sommes proches de ce que nous devrions être en ce qui concerne une solution globale.

Vous devez connaître les mesures que nous prenons pour traiter les éléments nuisibles de la culture de l’Équipe de la Défense, et vous méritez de les savoir. Et bien que je vous écrive aujourd’hui pour vous faire part de certaines des mesures que nous envisageons, l’une des premières étapes les plus importantes sera d’écouter les membres de notre Équipe de la Défense. Vos expériences et vos points de vue sur la façon dont nous pouvons réaliser des changements dans notre organisation sont essentiels. Pour aller de l’avant, il est de la plus haute importance que nos solutions reflètent ce que nous entendons.

Plus tôt cette semaine, le chef d’état-major de la Défense par intérim a publié une lettre décrivant certains des efforts et des considérations qui sont en cours. Il s’agit notamment des leçons tirées de l’opération HONOUR, de l’identification des étapes nécessaires à la création d’un milieu de travail où les personnes se sentent en sécurité pour signaler des incidents, de la finalisation et de la publication du Code de déontologie militaire, des nouvelles mesures plus rigoureuses concernant la sélection des chefs, de la mise en œuvre des démarches réparatrice de l’entente de règlement définitif du recours collectif Heyder-Beattie sur les comportements sexuels inappropriés préjudiciables, et de l’amélioration des mécanismes d’écoute et d’apprentissage à partir des expériences de ceux et celles qui ont été affectés. Si vous ne l’avez pas encore fait, j’encourage tout le monde à lire son message.

Il est important de noter que les changements réels prennent du temps. Nous devons nous efforcer d’éliminer les obstacles au signalement et la peur des représailles. Et nous devons nous efforcer d’éliminer les comportements qui visent à donner aux gens l’impression qu’ils sont inférieurs, en raison de leur genre ou de leur race. Les femmes du MDN et des FAC sont extraordinaires, leurs contributions sont trop nombreuses pour être mentionnées, mais l’effort requis pour faire ce travail est trop lourd, dans trop de cas. Trop souvent, on a l’impression que personne ne se soucie de cette question et que rien n’est fait. Je sais que c’est vrai, et cela doit changer. Nous travaillerons avec vous pour réaliser ce changement. Ce n’est pas un ordre venant d’une tour d’ivoire, mais des solutions réelles à un problème profond et dommageable. Aucun changement ne sera une solution parfaite. Il s’agit d’un processus générationnel visant à construire des structures qui instruisent, encadrent, favorisent et soutiennent les types de dirigeants qui incarneront le ministère que nous devons être.

Si certains aspects de notre culture doivent être modifiés, d’autres sont appréciés et doivent être conservés. La culture du service désintéressé, qui consiste à sacrifier ses propres besoins et ceux de sa famille pour aider, est fondamentale pour les FAC. Je crois également que le changement de comportement et de culture ne peut pas être « ordonné ». C’est un mouvement. Les attentes doivent se répandre de haut en bas et de bas en haut. Des attentes qui englobent l’ensemble de l’Équipe de la Défense.

Nous avons également besoin de lignes directrices claires sur ce qui est acceptable, et de conséquences claires pour les comportements qui ne le sont pas, peu importe qui vous êtes ou quel est votre échelon de rémunération. Nous continuerons à communiquer avec les syndicats nationaux à mesure que nous avançons dans cette voie, et nous continuons de les consulter. Notre partenariat solide ne peut que contribuer à construire une meilleure façon d’avancer.

Le changement exige une action délibérée pour éliminer les éléments toxiques de l’institution tout en préservant ce qui est bon. Et il y a beaucoup de bonnes choses.

Le travail que vous accomplissez tous, en pleine pandémie mondiale, est phénoménal et important. Le travail effectué par le Ministère et les FAC a façonné le Canada pour le mieux, non seulement dans le passé, mais aussi cette année avec tout le travail effectué pour soutenir les Canadiens et les Canadiennes vulnérables pendant la pandémie de COVID.

Notre Équipe de la Défense est composée d’employés brillants, dévoués et réfléchis qui ont compris, dès leur plus jeune âge, ce que cela signifie de travailler dans une organisation respectueuse, pleinement intégrée et égale.

Le travail difficile et compliqué que vous accomplissez aujourd’hui veillera à ce que l’organisation que vous dirigez et soutenez en soit une qui servira le mieux la population canadienne dans le contexte mondial difficile à venir.

Mais plusieurs prônent maintenant une solution plus radicale qui pourrait aller jusqu’à «sacrifier» une génération de leaders

Michel Drapeau, juriste et spécialiste, entre autres, du droit de la guerre, du droit militaire et de la sécurité publique. Expert reconnu auquel font souvent appel les grands médias canadiens, il a servi dans les Forces armées canadiennes pendant 34 ans occupant plusieurs postes tant au Canada qu’outre-mer avant de devenir avocat.

Mais, pour plusieurs, assez, c’est assez et il est plus qu’urgent que la question du leadership et de l’inconduite sexuelle soit abordée différemment et, pour ce faire, qu’on cesse de rêver à une réforme de l’intérieur.

Au moment où la sous-ministre adjointe rappelle ce que personne ne pourrait nier, qu’il s’agit «d’un processus générationnel visant à construire des structures qui instruisent, encadrent, favorisent et soutiennent les types de dirigeants qui incarneront le ministère que nous devons être», certains, dont le juriste bien connu Michel Drapeau, qui vient de publier avec le juge à la retraite Gilles Létourneau un livre choc intitulé «Le système de justice militaire du Canada, est en voie de s’effondrer, est-ce que le gouvernement va agir e gouvernement?», vont jusqu’à envisager d’ajouter aux autres réformes déjà proposées, comme la nomination d’un inspecteur général des forces armées et le retrait la juridiction pénale pour les crimes d’agression sexuelle du système de justice militaire, une proposition inusitée et audacieuse, celle d’accélérer le changement de génération pour se donner les moyens d’attaquer sérieusement les problèmes chroniques que la plus récente crise a mis en évidence.

Vance, McDonald, Edmunson, tous les militaires de cette génération qui, a-t-on appris avec stupéfaction récemment, sont maintenant l’objet d’enquête pour inconduite, sont plus ou moins imprégnés de cette culture de masculinité toxique qui est à la source de ce que la juge Deschamps avait appelé dans son rapport la culture de sexualisation «hostile aux femmes» et aux minorités sexuelles «propice aux incidents graves que sont le harcèlement sexuel et l’agression sexuelle».

D’où l’idée étonnante, surtout venant d’un homme de sa génération (avant de devenir avocat, Me Drapeau a servi 34 ans dans les Forces armées qu’il a quitté en 1993 avec le rang de colonel) de carrément sauter une génération.

Considérant que tous ceux qui, aujourd’hui, ont rang de lieutenant-général ont plus ou moins, même malgré eux, participé à cette culture de masculinité toxique, le juriste bien connu, spécialiste aujourd’hui du droit militaire et professeur à l’Université d’Ottawa, va jusqu’à envisager que, non seulement le prochain chef d’état-major de la Défense, mais les commandants des différentes armes, Marine, Aviation, Armée, etc, ne soient pas choisis dans ce bassin de lieutenant-généraux, mais dans celui, deux rangs au dessous et beaucoup plus jeune, des brigadiers-généraux, consacrant ainsi, par ce changement de génération, le changement de culture nécessaire pour venir à bout du problème d’inconduite qui éclabousse aujourd’hui l’institution.

Un peu ce qui s’est produit lorsque le lieutenant-général Frances Allen est devenue la première femme commandant en second des Forces armées canadiennes, celui qui occupait le poste, le lieutenant-général Mike Rouleau étant démis de ses fonctions après moins d’un an pour devenir conseiller, non pas qu’il ait démérité, mais, apparemment, parce qu’il n’était pas «la femme de la situation»…

Ce qui a été fait pour s’assurer la présence d’une femme au poste de vice-chef d’état-major de la Défense, un poste aux responsabilités toutefois de caractère bureaucratique sans grand pouvoir décisionnel, pourrait être fait, envisage le juriste, pour accélérer le changement de génération sans lequel le changement de culture sera peut-être impossible, quitte à mettre au rancart toute une génération de hauts-gradés en nommant aux postes véritablement décisionnels des membres de la génération suivante.

«Tout d’abord, il est maintenant temps non seulement de changer le Maestro, mais, tout aussi important, de concevoir un nouveau processus de sélection pour choisir le nouveau chef d’état-major de la Défense (CEMD).», écrit Me Drapeau dans l’édition du 25 mars du Global Military Justice Reform «Étant donné la suprématie du Parlement dans notre système de gouvernance, les parlementaires devraient jouer un rôle de premier plan dans cette procédure.»

«Deuxièmement», poursuit le juriste, «pour obtenir des résultats positifs et inspirer confiance dans chacune des sociétés militaires et civiles, dans la recherche du prochain CDS, il est nécessaire de sortir des sentiers battus, c’est-à-dire de NE PAS restreindre le bassin de candidats. à la liste actuelle des lieutenants généraux et vice-amiraux.»

En descendant la pyramide des grades, on espère que les membres plus jeunes des Forces armées canadiennes, de la famille des leaders potentiels – hommes et femmes – pourront mener les forces armées vers un avenir meilleur, conclut Me Drapeau, en souhaitant qu’une fois cette sélection effectuée, la même procédure soit être utilisée pour la sélection des futurs dirigeants des trois services.