Coups de semonce contre le HMS Defender en mer Noire: Moscou présente des vidéos à l’appui de ses dires

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Le HMS Defender à Portsmouth, en Angleterre, le 20 mars 2020. (Archives)
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Le service frontalier du FSB (le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie) a publié des vidéos montrant ce qu’il considère comme une intrusion dans les eaux territoriales russes en mer Noire par le destroyer britannique HMS Defender, rapporte l’agence officielle russe Ria Novosti.

Un navire de guerre russe a tiré des coups de semonce et un avion de combat, russe lui aussi, a largué des bombes mercredi pour forcer un destroyer britannique à quitter les eaux près de la Crimée dans la mer Noire, déclarait hier le ministère russe de la Défense, affirmant que ces eaux appartenaient à la Russie, les Britanniques de leur côté démentant l’incident.

Selon Londres, le navire effectuait «un passage innocent dans les eaux territoriales ukrainiennes» et, selon le ministère britannique de la Défense britannique, «aucun coup de semonce n’a été tiré vers le HMS Defender» et «l’affirmation selon laquelle des bombes ont été larguées sur sa trajectoire» est fausse.

Sur une de ces vidéos, qui été tournée à partir d’un navire de patrouille russe, on peut voir comment les Russes négocient avec les Britanniques et mettent en garde à plusieurs reprises le navire contre ce qu’ils considèrent comme une intrusion dans leurs eaux territoriales.

Les Russes informent alors le Defender qu’ils seront obligés d’ouvrir le feu. Le destroyer britannique ne change pas de cap et le navire russe donne alors l’ordre d’ouvrir le feu, en prenant soin de ne pas «toucher le Defender».

L’attaché de presse du président russe Dmitri Peskov a qualifié l’incident (la présence du destroyer si près de la Crimée et son refus de changer de cap malgré les avertissements) de provocation planifiée, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a annoncé qu’une vive protestation a été signifiée aujourd’hui 24 juin à l’ambassadrice britannique à Moscou, Deborah Bronnert, et le vice-ministre des Affaires étrangères Sergueï Ryabkov a pour sa part suggéré, dans un style bien à lui, que le Defender soit rebaptisé l’Aggressor

La version russe

Selon la version du ministère russe de la Défense, «à 11h52 [le 23 juin], le destroyer lance-missiles Defender de la Marine britannique, opérant dans la partie nord-ouest de la mer Noire, a traversé la frontière de la Fédération de Russie et est entré dans ses eaux territoriales dans la région du cap Fiolent sur 3 km [au large de la Crimée, NDLR]».

«Le destroyer a été préalablement averti de l’utilisation d’armes en cas de violation de la frontière de la Fédération de Russie. Il n’a pas réagi à l’avertissement ». «À 12 h 06 et 12 h 08, le navire de patrouille frontalière a effectué un tir d’avertissement, et à 12 h 19, l’avion Su-24M a effectué un bombardement d’avertissement le long du destroyer Defender», poursuit le communiqué. 

En conséquence, toujours selon le ministère de la Défense russe, «à 12h23, par des actions conjointes de la flotte de la mer Noire et du service frontalier du FSB de Russie, le destroyer Defender a quitté les frontières du territoire maritime de la Fédération de Russie».

(Courtoisie#kommerssant)

La version britannique

Le Premier ministre britannique Boris Johnson a quant à lui déclaré que le Defender avait agi en toute légalité, car le Royaume-Uni ne reconnaissait pas les revendications territoriales de la Russie sur la Crimée et, par conséquent, le navire, qui croisait au large de la péninsule, n’était pas entré dans les eaux russes selon la logique britannique.

La version britannique officielle de ce qui s’est passé est donc fondamentalement différente de la version russe. «La description de ces événements par la partie russe est inexacte», a déclaré l’ambassade britannique à Moscou dans un communiqué. «Le navire de la Royal Navy effectuait un passage pacifique dans les eaux territoriales de l’Ukraine conformément au droit international».

Le secrétaire britannique à la Défense, Ben Wallace, a pour sa part décrit l’incident dans ces mots: «Le Defender effectuait une transition de routine d’Odessa à la Géorgie le long de la mer Noire. Comme toujours sur cette route, le Defender est entré dans un corridor de transport internationalement reconnu. Il a quitté ce couloir à 09h45 BST [11h45, heure de Crimée, NDLR]. Comme d’habitude, les navires russes ont surveillé son passage et ont été informés de l’exercice dans la zone.»

Et, quoi qu’il se soit passé et quelle qu’en soit l’interprétation, le ministère britannique de la Défense a décidé de ne pas aggraver inutilement le conflit. «Nous pensons que les Russes menaient des exercices d’artillerie dans la mer Noire»,  a indiqué simplement le communiqué britannique.

Les accrochages impliquant des avions ou des navires aux frontières russes ne sont pas rares, surtout en période de tensions avec les Occidentaux, mais le tir de coups de semonce serait une première pour ce genre d’incidents.

Quelques heures auparavant, le président Vladimir Poutine avait répété que son pays était «préoccupé par le renforcement en cours des capacités et infrastructures militaires de l’OTAN à proximité des frontières russes».

De mauvais augure pour les exercices de l’OTAN qui s’annoncent ?

L’incident avec le destroyer britannique pourrait-il être de mauvais augure pour les exercices de l’OTAN qui s’annoncent alors que nous sommes à la veille de l’exercice multinational Sea Breeze 2021, qui se tiendra du 28 juin au 10 juillet en mer Noire et doit démontrer le soutien des États-Unis et de l’OTAN à Kiev ? 

L’exercice, menée conjointement par la 6e flotte de l’US Navy et la Marine ukrainienne, comprendra 32 pays, dont le Canada, qui déploieront 5 000 soldats, 32 navires, 40 avions, ainsi que 18 équipes de forces d’opérations spéciales et de nageurs de combat.

Les exercices se dérouleront dans la partie nord-ouest de la mer Noire et couvriront le territoire des régions de Nikolaev, Kherson et Odessa en Ukraine. Le but de l’exercice est de renforcer les capacités des participants à mener ensemble tout l’éventail des opérations maritimes et terrestres.

Les exercices à venir ont déjà provoqué une réaction négative de Moscou. «L’ampleur et la nature clairement agressive du Sea Breeze ne correspondent en aucun cas aux véritables tâches de sécurité dans la région de la mer Noire», a déclaré l’ambassade de Russie à Washington dans un communiqué. «Nous exhortons les États-Unis et leurs alliés à abandonner la pratique des opérations militaires en mer Noire». 

Mais à moins d’une intolérable provocation, les Russes se contenteront très certainement de suivre le déroulement de l’exercice comme il le font depuis toujours. On peut cependant se demander jusqu’où la collision de l’affirmation des Russes de leur souveraineté sur la Crimée et ses eaux territoriales avec l’affirmation des Britanniques qu’ils ne reconnaissent toujours pas l’annexion de la péninsule par les Russes aurait pu mener ? Et jusqu’où mènera-t-elle la prochaine fois ?

Cité aujourd’hui dans le New York Times, Gustav Gressel, chercheur principal au Conseil européen des relations étrangères, a noté que «Politiquement, les Russes sont extrêmement sensibles en ce qui concerne la Crimée. Ils veulent intimider l’Occident pour qu’il reconnaisse de facto l’annexion de la Crimée et tourne la page.»

Difficile toutefois de savoir jusqu’où irait la Russie de Poutine pour obtenir cette reconnaissance de facto. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Ryabkov, n’a pas hésité, lui, à déclarer que la prochaine fois, la Russie «pourrait larguer les bombes pas seulement sur la route [du navire], mais sur la cible elle-même». «Ceux qui essaient de tester notre force prennent des risques élevés», a-t-il menacé. 

Nous laisserons nous intimider ?