Les troupes de Justin Trudeau paieront-elles encore le prix du divorce entre militaires et libéraux qui remonte aux années 90

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On peut se demander si, plus de trente ans après le divorce entre les militaires et les libéraux à l’époque du premier ministre Chrétien, les troupes de Justin Trudeau en paieront encore le prix et, quoi qu’elles fassent ou disent, quoi qu’elles proposent, ne parviendront pas à séduire cette partie de l’électorat que constituent les militaires et ex-militaires.

Tout a commencé dans les années 1990 qui ont représenté une décennie difficile pour l’armée canadienne alors qu’étaient soulevées plusieurs questions sur la nécessité d’investir dans les Forces après la fin de la guerre froide et plusieurs débâcles pour le maintien de la paix et que le soutien du public et de la politique s’était effondré à la suite du scandale somalien et des allégations d’inconduite sexuelle dans les rangs.

C’est dans ce contexte que le gouvernement libéral de Jean Chrétien a sabré dans les dépenses militaires en 1995, coupant des milliers de soldats tout en réduisant la formation, l’achat de nouveaux équipements et l’entretien. Selon le chef de cabinet de deux ministres libéraux de la Défense nationale au début des années 2000, Eugene Lang, il y avait beaucoup de scepticisme à l’égard de la défense au sein du gouvernement du Canada. «La défense nationale n’était pas une priorité absolue pour le gouvernement Chrétien».

Depuis, c’est le divorce entre les militaires et les libéraux et neuf élections fédérales plus tard, cela a aujourd’hui encore des répercussions sur la façon dont les membres de la communauté de la défense entendent le discours des libéraux.

Mais depuis, le contexte a changé et, après des années de sous-financement, aussi bien sous le règne des conservateurs que des libéraux, le ministre libéral Sajjan dévoilait en 2017 dans sa nouvelle politique de défense canadienne un budget augmenté de 70% d’ici à 2026, plus de soldats, plus d’avions, plus de navires. Alors que le budget actuel du ministère de la Défense nationale est de tout près de 19 milliards $, il passera à 32,7 milliards $ en 2026-2027.

Et aujourd’hui, à la veille du scrutin du 20 septembre, les libéraux font enfin une large place à la défense sur leur plateforme électorale.

Protection, Sécurité, Engagement et Inclusion

Le Canada est confronté à de nombreuses menaces dans le monde, notamment les risques en évolution rapide posés par les cyberattaques, l’ingérence étrangère et les changements climatiques.

Tirant parti de la politique de défense à long terme Protection, Sécurité, Engagement que nous avons dévoilé en 2017, un
gouvernement réélu fera en sorte que nos militaires aient l’équipement et les ressources nécessaires pour assurer la sécurité des Canadiens, garantir notre souveraineté arctique, et réagir à toutes les menaces hostiles, informatiques et environnementales auxquelles nous sommes confrontés.

Les Canadiens méritent d’avoir une armée du 21e siècle qui est équipée pour réagir aux menaces émergentes à notre sécurité nationale et dont les membres se sentent tous en sécurité et inclus.

Un gouvernement libéral réélu s’engage à :

Collaborer avec les États-Unis pour moderniser le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD), notamment en mettant à niveau le Système d’alerte du Nord, en déployant de nouvelles solutions technologiques pour améliorer la surveillance et le contrôle, en améliorant les systèmes de commandement et de contrôle, et en investissant dans les infrastructures et les capacités nécessaires pour dissuader et repousser les menaces visant l’Amérique du Nord. Ces investissements soutiendront aussi les communautés nordiques et renforceront d’autant plus la souveraineté du Canada dans l’Arctique, notamment au niveau de l’augmentation de la navigation dans les eaux arctiques.

Élargir la capacité du Canada à établir des ponts aériens stratégiques à court et à long rayons d’action, de façon à renforcer la participation du Canada aux opérations militaire de l’OTAN, de la coalition et de nos alliés à l’étranger et à améliorer notre soutien en matière d’interventions en cas d’urgence, au pays et à l’étranger.

Élargir la coopération et augmenter l’aide que nous fournissons à nos partenaires, à nos alliés et aux organisations internationales comme les Nations Unies et l’OTAN, ainsi qu’à des organismes régionaux, pour l’aide humanitaire et le rétablissement après catastrophe, notamment les urgences sanitaires et climatiques, et les interventions lors de conflits;

Rester un important contributeur aux opérations de l’OTAN, par exemple en étendant l’opération Reassurance en Europe de l’Est et en maintenant la participation habituelle du Canada aux patrouilles aériennes et maritimes de l’OTAN. Nous allons aussi
accroître le soutien du Canada à l’Ukraine et son opposition à l’agression russe par l’entremise de l’opération Unifier;

Collaborer avec nos partenaires internationaux pour mettre sur pied un Centre d’excellence sur le climat et la sécurité de l’OTAN au Canada afin de faire en sorte que le Canada et ses alliés soient en mesure de réagir aux menaces posées par les changements
climatiques;

Mener les efforts internationaux pour former une coalition mondiale dans le but de réagir aux feux de forêt et autres urgences climatiques.

Mettre fin à la discrimination, à l’inconduite sexuelle et à la violence fondée sur le sexe dans l’armée

Les membres des Forces armées canadiennes ont le droit de travailler dans un environnement sans harcèlement, sans discrimination et sans violence. Les allégations d’inconduites sexuelles, d’homophobie et de xénophobie dans les Forces armées canadiennes choquent les Canadiens et masquent une culture inacceptable de discrimination et d’impunité. Les femmes et les hommes des forces armées font d’énormes sacrifices pour assurer notre sécurité et protéger les valeurs canadiennes. Ils méritent d’être protégés en retour.

Un gouvernement libéral réélu s’engage à :

Mettre en œuvre les recommandations de l’examen externe complet et indépendant dirigé par l’honorable Louise Arbour afin de lutter contre le harcèlement sexuel et l’inconduite sexuelle dans les Forces armées canadiennes, y compris en instaurant un mécanisme de surveillance externe indépendant pour améliorer les processus de signalement, d’enquête et de règlement des plaintes, à l’extérieur de la chaîne de commandement;

Moderniser le système de justice militaire et à veiller à ce que les survivants soient traités avec respect et aient accès à toutes les options et à tous les services offerts par le système civil. Cela inclut la mise en œuvre des recommandations du troisième examen indépendant de la Loi sur la défense nationale dirigé par l’honorable Morris J. Fish;

Augmenter les ressources offertes aux survivants par l’entremise du Centre d’intervention sur l’inconduite sexuelle et mettre ces services à la disposition de tous les membres de l’équipe de la Défense, y compris les employés du ministère de la Défense, les anciens combattants et les membres des familles de militaires;

Développer les services de santé offerts aux femmes des Forces armées canadiennes en garantissant un accès complet à des ressources de santé sexuelle et reproductive, à des services de garde d’enfants et à des ressources en santé mentale. Nous réaliserons plus d’investissements pour répondre aux besoins en matière de santé clinique, de santé au travail et de santé des militaires déployés des femmes des Forces armées canadiennes, en collaboration avec le nouvel Institut national de recherche sur la santé des femmes;

Concevoir en partenariat et financer entièrement un programme de soutien par les pairs permanent pour les membres des Forces armées canadiennes qui ont subi un traumatisme sexuel en milieu militaire, et le rendre accessible à tous les membres de l’équipe de
la Défense;

S’efforcer d’éliminer toutes les sources de racisme envers les Autochtones et les Noirs, de préjugés envers la communauté LGBTQ2, de préjugés sexuels et de suprématie blanche dans les Forces armées canadiennes et mettre en œuvre les recommandations du groupe consultatif sur le racisme systémique et la discrimination afin de veiller à ce que tous les membres de l’équipe de la Défense travaillent dans un milieu sécuritaire et respectueux;

Faire des efforts ambitieux pour améliorer la représentation des groupes sous-représentés au sein
des Forces armées canadiennes, y compris les femmes, les membres de la communauté LGBTQ2S, les Autochtones, les Noirs, les Canadiens racisés et les personnes handicapées.

Anciens combattants

Les anciens combattants représentent un électorat assez important. Environ 700 000 Canadiens ont déjà porté l’uniforme — sans compter les proches, les amis et les sympathisants, un nombre potentiel d’électeurs qui n’est pas sans importance, particulièrement en cette année électorale, mais qui semble encore acquis aux adversaires des libéraux.

Le divorce entre une partie des anciens combattants et les libéraux prend sa source en 2005, lorsque le gouvernement libéral de Paul Martin a supprimé les prestations d’invalidité à vie, pierre angulaire jusqu’alors de l’aide aux militaires blessés en devoir depuis près d’un siècle.

La prestation avait été remplacée par le versement d’un montant forfaitaire, l’accès à divers programmes de réadaptation et un soutien pour ceux qui ne parvenaient pas à se trouver du travail. L’objectif était de mieux aider les anciens combattants à s’adapter à la vie civile.

Il est à noter que la nouvelle Charte des anciens combattants a par ailleurs été adoptée par tous les partis à la Chambre des communes et mise en vigueur par le gouvernement conservateur de Stephen Harper, élu en 2006, mais ce sont encore aujourd’hui les libéraux qui en paient le prix politique.

Depuis, les libéraux ont rétabli, du moins partiellement, la pension à vie à compter d’avril 2019 pour les vétérans dont l’invalidité est liée au service, tout particulièrement les plus gravement handicapés qui ont des entraves à la réinsertion dans la vie civile après le service.

Et, alors que le gouvernement Harper avait aussi fermé plusieurs bureaux du ministère des Anciens Combattants dans tout le pays et éliminé des centaines d’emplois, notamment parmi le personnel de première ligne qui travaille directement avec les vétérans, les libéraux ont rouvert les bureaux des anciens combattants fermés par Harper et, ironie du sort, Erin O’Toole, alors ministre des Anciens combattants et devenu depuis chef des conservateurs et l’adversaire direct du premier ministre sortant, Justin Trudeau, à l’élection du 20 septembre.

Quant aux délais dans l’accès au servie, si la lourdeur de la bureaucratie ne peut pas être imputée à un parti plutôt qu’à un autre, c’est bien évidemment le parti le moins populaire auprès des vétérans qui en fait les frais.

Et, encore une fois, quoi que disent ou fassent les libéraux, les anciens combattants préfèrent toujours les conservateurs, questions d’affinités fort probablement, beaucoup plus que d’intérêts bien compris.

Et c’est sans doute pourquoi les libéraux de Justin Trudeau dans leur plateforme électorale prennent la peine de rappeler leurs réalisations passées avant de présenter leurs propositions pour l’avenir et rappelle les principales mesures prises depuis leur prise de pouvoir en 2015 pour soutenir les anciens combattants:

-Nouveaux investissements de près de 11 milliards de dollars en six ans pour offrir de meilleurs soins et de meilleurs services aux anciens combattants et à leur famille.

-Rétablissement de la Carte de service des anciens combattants, qui aide les membres à réussir leur transition vers la vie civile et qui reconnaît leur service incroyable dans les Forces.

-Élaboration d’une nouvelle Stratégie conjointe de prévention du suicide par les Forces armées canadiennes et Anciens Combattants Canada pour prévenir le suicide chez les militaires et les anciens combattants.

-Réouverture des neuf centres de services aux anciens combattants que les conservateurs ont fermés afin d’améliorer l’accès à des services pour les anciens combattants.

-Adoption d’une motion visant à mettre fin à l’itinérance chez les anciens combattants d’ici 2025.

Quant aux engagements des libéraux sur leur plateforme électorale, ils sont nombreux et visent à «honorer les anciens combattants».

«Honorer les anciens combattants».

Mettre fin à l’itinérance chez les anciens combattants

Les anciens combattants sont plus susceptibles de se retrouver en situation d’itinérance chronique. Aucun ancien combattant ne devrait être sans abri. En effet, les anciens combattants se sont consacrés à servir les Canadiens et aucun ancien combattant ne devrait être
privé du logement, des soins, du soutien et des débouchés qu’ils méritent.

Nous croyons que tous les anciens combattants méritent un logement.

Un gouvernement libéral réélu s’engage à :

• Poursuivre la mise en œuvre de son plan visant à lancer un programme pilote l’an prochain pour fournir aux anciens combattants en situation d’itinérance des mesures de soutien du supplément au loyer et de soutien global pour qu’ils puissent obtenir le logement et les services dont ils ont besoin.

• Ajouter un volet pour les anciens combattants à l’Initiative pour la création rapide de logements afin d’offrir de nouveaux logements abordables aux anciens combattants.

Réduire les délais d’attente pour l’obtention de prestations pour les anciens combattants

Sous la garde d’Erin O’Toole, alors ministre conservateur des Anciens Combattants, des centres de services aux anciens combattants ont été fermés, et des employés ont été mis à pied. Lorsque nous avons formé le gouvernement, nous avons rouvert les neuf centres
fermés pour que nos anciens combattants et leur famille aient accès aux services personnalisés de qualité qu’ils méritent.

Nous avons investi près de 200 millions de dollars pour réduire les délais d’attente pour les anciens combattants et embaucher 350 personnes. Nous avons également investi 140 millions de dollars pour veiller à ce que les anciens combattants n’aient pas à attendre leurs prestations pour obtenir des soins de santé mentale de haute qualité.

Un gouvernement libéral réélu s’engage à :

• Poursuivre son travail visant à réduire les délais d’attente et à veiller à ce que les anciens combattants et leur famille reçoivent rapidement des réponses à leurs demandes.

• Investir les ressources nécessaires pour y parvenir, par exemple en embauchant plus d’agents chargés du traitement des cas et d’arbitres, en continuant d’accélérer le traitement des demandes de prestations d’invalidité et en mettant au point des solutions numériques novatrices.

• Veiller à ce que le régime de prestations et les services d’Anciens Combattants Canada soient mieux adaptés et répondent aux besoins des anciens combattants sous-représentés, y compris les femmes, les membres de la communauté LGBTQ2, les anciens combattants racisés et les anciens combattants autochtones.

Stratégie d’emploi pour les anciens combattants

Trop d’anciens combattants ont du mal à trouver un emploi valorisant après leur service militaire. Les anciens combattants possèdent des compétences diversifiées recherchées par les employeurs de tous les secteurs de l’économie. Nous croyons que pour rebâtir le pays en mieux, il faut avant tout veiller à ce que tous ceux qui veulent travailler aient accès au soutien dont ils ont besoin pour trouver un bon emploi.

Un gouvernement libéral s’engage à :

• Lancer la première Stratégie d’emploi nationale pour les anciens combattants du Canada afin de veiller à ce que tous les anciens combattants puissent trouver un emploi valorisant après avoir quitté les Forces armées canadiennes. Une partie de cette stratégie consistera à améliorer la reconnaissance des qualifications pour que les compétences acquises en service puissent être mises à profit dans la vie civile.

Commémoration

Les Canadiens sont fiers de leur patrimoine militaire. Mais, au fil du temps, il est essentiel de ne jamais oublier les sacrifices consentis par les anciens combattants sur les champs de bataille en Belgique, dans les montagnes de l’Afghanistan, et ailleurs dans le monde. On n’en sait pas suffisamment au sujet des contributions extraordinaires des anciens combattants de l’ère moderne ni des contributions des Canadiennes, les anciennes combattantes noires, autochtones, racisées et LGBTQ2. Nous avons l’obligation de veiller à ce qu’ils reçoivent les distinctions et la reconnaissance qu’ils méritent.

Pour garantir la pérennité du patrimoine de ceux qui ont servi le pays, un gouvernement libéral réélu s’engage à :

• Soutenir Commémoration Canada et veiller à ce que ce programme reconnaisse les anciens combattants de l’ère moderne ainsi que les anciens combattants qui sont des femmes, des Noirs, des Autochtones, des gens racisés et des membres de la communauté LBGTQ2 et qui ont pris part à tous les conflits.

• Veiller à reconnaître les précieuses contributions des anciens combattants des Forces armées canadiennes qui ont servi notre pays lors d’opérations nationales, comme lors de feux de forêt, de tempêtes de verglas et d’inondations.

En parlera-t-on dans les chaumières ? Probablement pas !

Mais  il y a fort à parier que cette campagne électorale fédérale ne sera pas davantage l’occasion de discuter à fond de la cause des vétérans, des militaires et des familles des Forces armées canadiennes.

Pour les hommes et les femmes qui portent ou ont porté l’uniforme et voudraient au delà des sentiments avoir des raisons solides de voter pour l’un ou pour l’autre des partis, ces plateformes électorales devraient être importantes.

Mais il ne faudrait pas se faire d’illusion et, non seulement ne parlera-t-on sans doute pas beaucoup de ces engagements des partis fédéraux pour la défense et les anciens combattants dans les chaumières, mais s’il y a un divorce entre les libéraux et les militaires et ex-militaires, force est de reconnaître qu’il y a aussi un divorce entre ceux et celles qui portent ou on porté l’uniforme et l’ensemble de la population.

Et il faut aussi reconnaître également qu’avec l’ensemble de la communauté militaire qui vote massivement d’un côté quoi qu’il advienne, certaines formations politiques pourraient prendre cet électorat pour acquis, comme d’autres pourraient renoncer à tenir compte d’un électorat qui, seraient elles portées à croire, lui échappera de toutes façons…

D’où, peut-être, l’importance d’aller au delà des sentiments et des préjugés et de prendre connaissance des engagements des partis en lice contenus dans ces plateformes électorales.

Alors, un conseil aux membres de la communauté militaires. Ne donnez pas votre vote, négociez-le et vendez-le chèrement…

La semaine prochaine: Défense, anciens combattants, la plateforme électorale conservatrice