Élections 2021: la force des conservateurs auprès des militaires et vétérans, aussi une question de style et d’affinités

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Les Conservateurs canadiens semblent plus susceptibles de séduire les membres de le communauté de la défense et les anciens combattants que ne le sont leurs adversaires libéraux avec une section consacrée dans la plateforme électorale conservatrice à la défense et aux vétérans qui plaira fort probablement davantage aux électeurs friands d’engagements précis et concrets formulés dans un langage plus…martial.

La semaine dernière, en présentant ce que disait la plateforme électorale du Parti libéral du Canada, nous nous demandions si, plus de trente ans après le divorce entre les militaires et les libéraux à l’époque du premier ministre Chrétien, les troupes de Justin Trudeau en paieront encore le prix et, quoi qu’elles fassent ou disent, quoi qu’elles proposent, ne parviendront pas à séduire cette partie de l’électorat que constituent les militaires et ex-militaires.

De plus, les libéraux traînent lorsqu’il s’agit de la défense et des vétérans des casseroles dont ils n’arrivent pas à se débarrasser. «Le ministre a falsifié ses états de service, écarté l’amiral Mark Norman, acheté des avions de chasse d’occasion, sabré dans les soins de santé du personnel militaire et dissimulé des inconduites sexuelles dans les Forces armées canadiennes après une plainte déposée par une femme en uniforme il y a trois ans», attaquait récemment le chef conservateur, Erin O’Toole.

Aujourd’hui, à la lecture du plan du Parti conservateur «pour défendre l’intérêt national et défendre nos anciens combattants», on ne peut s’empêcher de se faire la réflexion inverse de celle qu’on se faisait en parlant des libéraux: quoi qu’ils fassent ou disent, quoi qu’ils proposent, et quoi qu’il aient pu faire dans le passé, les conservateurs, en plus de profiter de l’impopularité du gouvernement Trudeau auprès des militaires, semblent parler un langage que comprennent et apprécient les militaires et connecter beaucoup mieux que leurs adversaires avec les membres de la communauté de la défense et les anciens combattants.

Lorsqu’ils écrivent d’entrée de jeu «Beaucoup trop souvent, nous tenons pour acquises notre paix, notre sécurité et notre prospérité. Nous n’avons plus ce luxe aujourd’hui. Les conservateurs du Canada vont assurer que le Canada est préparé et capable de défendre nos intérêts nationaux et de protéger notre mode de vie.», les conservateurs rejoignent tout de suite et de façon très efficace les militaires qui regrettent de ne pas jouir au Canada de la même compréhension et de la même dévotion que leurs collègues américains dans la population, un peu trop pacifiste à leur goût de ce côté-ci du 45e parallèle.

Quand ils écrivent «Les conservateurs du Canada vont doter le Canada d’un plan pour le monde dangereux dans lequel nous vivons. Notre position défensive doit tenir compte des menaces grandissantes dans l’Arctique, le long de nos côtes, dans la mer, dans les airs et dans le cyberespace», cela est musique aux oreilles des hommes et femmes en uniformes qui déplorent depuis aussi longtemps que nous pouvons nous en souvenir que leurs concitoyens croient encore aux licornes et ne comprennent pas l’importance et le rôle des militaires.

Nul doute que les conservateurs, qui excellent dans la fanfare, savent parler aux militaires. Tout particulièrement leur chef, Erin O’Toole, qui s’est enrôlé dans les Forces canadiennes en 1991, a étudié au Collège militaire royal (CMR) jusqu’en 1995, a reçu sa commission d’officier de l’Aviation royale canadienne où il a servi en tant que navigateur, atteignant le grade de capitaine avant de quitter les forces pour devenir avocat. Mais pour réaliser leurs promesses, non seulement les conservateurs devront-ils être élus, mais également, une fois au pouvoir, être capables de prendre des mesures qui pourraient être impopulaires auprès de la population canadienne qui, bien souvent, a démontré qu’elle préfère «le beurre au canon» et n’est pas toujours prête à donner sa bénédiction aux dépenses militaires, même les plus nécessaires.

Et c’est ainsi que le chef des troupes conservatrices, lui qui fut ministre du gouvernement Harper qui a sabré dans les dépenses militaires lors de ces dernières années au pouvoir, obsédé qu’il était par l’atteinte du déficit zéro, joue pourtant aujourd’hui un air martial pour l’électorat militaire qui aime bien ce genre de musique.

Les promesses pour la défense

Inconduite sexuelle

Les conservateurs promettent, comme tous les partis, de mettre fin au harcèlement et à la discrimination et en faisant des FAC un meilleur lieu de travail, même si la culture machiste s’était perpétué sous leur règne et que ce sont eux qui avaient nommé le général Vance, le premier chef d’état-major de la Défense de l’histoire canadienne à être l’objet d’une enquête pour inconduite sexuelle.

Aujourd’hui à cet égard, ils disent ce que toute formation politique qui veut bien paraître doit dire et promettent:

° D’améliorer la participation des femmes, des peuples autochtones et des minorités visibles par un recrutement proactif au sein des communautés ;
° D’assurer aux militaires un environnement respectueux et professionnel, libre d’inconduite sexuelle et de discrimination ;
° D’exiger une enquête publique sur le harcèlement et la discrimination dans les Forces armées canadiennes et apporter des changements immédiats, notamment l’interdiction des commandants à avoir accès aux dossiers médicaux de leurs subalternes ;
° D’ordonner une enquête indépendante sur les inconduites sexuelles dans les Forces armées
canadiennes ;
° Adopter des politiques pour assurer que les futures plaintes sont faites à un organisme externe et indépendant de la chaîne de commandement ;
° Faire de l’ombudsman des FAC et du Ministère de la Défense nationale un fonctionnaire du Parlement indépendant.

Déploiements et affectations

Il y a toutefois dans la plateforme conservatrice des promesses qui, si cela était encore nécessaire, montre chez les conservateurs une bien meilleure compréhension de la vie militaire que les autres partis, notamment les promesses ayant trait aux défis posés par les déploiements et les affectations.

• Relever les défis posés par les déploiements et les affectations :
° Comprendre la lourde pression posée par les opérations qui déchire des familles de militaires et mine la capacité de déploiement du Canada, déployant uniquement nos forces quand elles ont des missions claires et réalistes avec les ressources requises pour les réaliser;
° Prolonger les affectations quand c’est possible afin de permettre aux familles de s’installer;
° Travailler avec les provinces pour aider à assurer que le déménagement entre les provinces est le plus aisé possible pour les familles de militaires.
• Traiter en priorité le recrutement et la rétention, notamment en mettant l’accent sur le perfectionnement et l’acquisition de compétences afin de permettre à ceux qui veulent continuer à servir de le faire.
• Travailler avec les gouvernements provinciaux pour élaborer une mesure législative exhaustive sur la protection au travail qui protège les réservistes qui quittent leur emploi pour être déployés, car la défense de ses voisins ne devrait pas entraîner la perte de son emploi.

Formation

Plusieurs autres promesses tendent d’ailleurs à démontrer que les conservateurs sont beaucoup plus et mieux branchés sur les besoins du monde militaire que leurs adversaires électoraux, comme celles touchant le Programme de formation des officiers de la Force régulière (PFOR) et les qualifications Sceau rouge.

• Rétablir le Programme de formation des officiers de la Force régulière (PFOR) dans les universités civiles afin d’offrir des possibilités aux jeunes qui veulent servir leur pays.
• Harmoniser la formation commerciale dans les Forces armées aux qualifications Sceau rouge pour que le service militaire soit un incubateur de travailleurs qualifiés pouvant facilement faire une transition productive vers l’économie civile.

Affirmer notre souveraineté dans l’Arctique

Lorsqu’il s’agit de défendre notre souveraineté dans l’Arctique, les conservateurs semblent se faire également beaucoup précis que leurs adversaires dans cette élection, ce qui ne sera sans doute pas pour déplaire aux militaires qui aiment les engagements concrets et précis.

• Augmenter le nombre de Rangers canadiens et leur mandat, tout en investissant dans leur
équipement et leur formation (ce que veulent aussi les libéraux, mais ils n’en parlent pas sur leur plateforme électorale)
• Remettre à neuf les emplacements d’opérations avancés de l’Aviation Royale canadienne etpermettre aux autorités aéroportuaires civiles d’utiliser les pistes ou de construire des pistes voisines.
• Terminer l’installation navale de Nanisivik sur l’île de Baffin et développer une nouvelle base navale arctique à Churchill, au Manitoba, qui rendra l’Arctique plus accessible à la Marine toute l’année et permettra l’exploitation conjointe de ces ports avec les communautés locales.
• Déployer de nouveaux véhicules autonomes pour les opérations de surveillance aérienne et maritime dans l’Arctique dans le cadre d’une nouvelle stratégie sur la souveraineté, la dissuasion et la détection, Bagotville étant le site principal de l’aéronef télépiloté du gouvernement du Canada.
• Élargir la Constellation RADARSAT et lancer plus de satellites en orbite basse pour les télécommunications et la défense dans l’Arctique.

Encore le 2%

Et, dans leur plan pour défendre l’intérêt national, les conservateurs tape sur le clou du pourcentage du PIB consacré aux dépenses pour la défense, un objectif que partagent presque tous les militaires. Les conservateurs du Canada s’engagent à renouveler l’engagement du Canada envers l’OTAN en:

• Augmentant les dépenses pour la défense nationale afin de nous rapprocher de l’objectif de 2 %.
• Élargissant la contribution du Canada aux patrouilles aériennes dans la mer Baltique et à la
présence avancée renforcée en Lettonie de l’OTAN.
• Intensifiant l’opération UNIFIER, la mission de formation militaire et de création de capacité militaire des Forces armées canadiennes en Ukraine, fournissant à l’Ukraine des armes létales et l’imagerie RADARSAT.
• Créant un Centre d’excellence de l’OTAN pour la défense de l’Arctique au Centre de formation de la BFC de Resolute Bay afin d’améliorer la coopération et l’interopérabilité avec nos alliés.
• Assurant la participation canadienne active aux missions de formation et aux Centres d’excellence de l’OTAN dans les domaines de la cybersécurité, des communications stratégiques et de la sécurité énergétique.

Le système d’approvisionnement malade

Et bien sûr, les conservateurs du Canada s’engagent à simplifier l’approvisionnement militaire et, ne reculant pas devant l’hyperbole, s’engagent à accélérer l’acquisition du matériel militaire dont les Forces armées canadiennes ont «désespérément» besoin. Ils proposent maintenant de nommer un ministre de l’Approvisionnement de la défense qui aura un réel pouvoir décisionnel et s’engagent dans leur plateforme électorale, à traiter en priorité les approvisionnements dont on a tant et tant parlé dans les médias.

• Accélérer la sélection d’un nouveau chasseur pour remplacer nos vieux CF-18 par l’intermédiaire du concours ouvert actuel, et mettre la nouvelle flotte de chasseurs en service le plus rapidement possible, ce qui est un peu ironique quand on pense que c’est la sous-estimation des coût du programme du F-35 par les conservateurs qui nous a mené dans l’impasse où nous sommes aujourd’hui.
• Maintenir les engagements envers la Stratégie nationale de construction navale en allant de l’avant avec les navires de combat de surface, les brise-glace, les navires de soutien interarmées et les vaisseaux de la Garde côtière canadienne.
• Dans l’attente de la finition des deux navires de soutien interarmées, commander le navire Obélix au Chantier Davie afin de complémenter le navire Astérix et faire du chantier Davie un participant à part entière de la Stratégie nationale de construction navale, ce qui, encore une fois est un peu ironique puisque que c’est la Stratégie adoptée par les conservateurs de Stephen Harper qui a écarté Chantier Davie.
• Entreprendre le processus de remplacement des vieux sous-marins de classe Victoria.
• Fournir deux brise-glace lourds armés à la Marine royale canadienne afin de contribuer aux efforts pour «posséder notre Nord» face à l’intensification des activités de la Russie et de la Chine dans l’Arctique.

Jusqu’ici, des engagements précis, concrets, formulés de façon simple, dans un langage qui va sans aucun doute plaire aux militaires, même à ceux qui ne sont pas nécessairement des électeurs conservateurs. Ce parti, dirigé par un diplômé du Collège militaire royal du Canada en 1995, ex-officier au sein de l’Aviation royale canadienne. et ex-ministre des Anciens combattants dans le gouvernement Harper, sait parler aux militaires.

Les anciens combattants

Ironie douce/amère ?

Aujourd’hui, oubliée la fermeture de plusieurs bureaux du ministère des Anciens Combattants dans tout le pays qui avait éliminé des centaines d’emplois, notamment parmi le personnel de première ligne qui travaillait directement avec les vétérans, oublié Harper qui se réjouissait de l’abolition par son prédécesseur libéral de la pension à vie pour les anciens combattants. Les conservateurs se font les champions des vétérans, eux qui avaient dû remplacer en catastrophe leur avant-dernier ministre, Julian Fantino, honni par les anciens combattants et poursuivi par la femme d’un vétéran dans les couloirs du parlement.

Encore une fois, contrairement aux libéraux, qui ont souvent eu des phrases malheureuses (on n’a qu’à penser au «Ils demandent plus que ce que nous pouvons leur donner», lancé par le premier ministre Trudeau en parlant des vétérans), les conservateurs choisissent, eux, les bons mots lorsqu’ils s’adressent aux vétérans. «Il existe une confiance sacrée entre les Canadiens et les courageux soldats, marins et aviateurs qui font passer le service avant tout. Pour nos anciens combattants, servir signifie traiter la sécurité et le bien-être de la nation en priorité. Ça signifie des familles laissées seules et, trop souvent, des blessures ou la mort. Nous devons à nos militaires de reconnaître et de remplir notre obligation – notre promesse de prendre soin d’eux s’ils sont blessés au service de notre pays et de les aider, eux et leurs familles, à faire la transition vers la vie civile quand leur service est terminé.»

Pourtant, si en 2005, ce sont les libéraux de Paul Martin qui avaient décidé de remplacer les pensions d’invalidité à vie pour les anciens combattants dont l’invalidité est lié à leur service par des montants forfaitaires uniques, Harper s’est fait le champion de ce changement de politique qui supprimait l’obligation pour le Canada de s’occuper des anciens combattants blessés et de leurs familles et remplaçait la pension par un paiement forfaitaire et ce n’est qu’en 2011 que les conservateurs ont permis aux anciens combattants de choisir entre recevoir la somme globale en une fois ou la répartir dans le temps, sachant très bien que plusieurs opteraient pour le montant forfaitaire.

Ce n’est finalement qu’en 2017 que les libéraux rétablissent la pension à vie à compter d’avril 2019 pour les vétérans dont l’invalidité est liée au service, tout particulièrement les plus gravement handicapés qui ont des entraves à la réinsertion dans la vie civile après le service.

Mais aujourd’hui, les conservateurs savent trouver les mots pour se présenter en champions des vétérans.

«Justin Trudeau a été élu en promettant de rétablir les pensions des vétérans et d’améliorer leurs prestations. Il ne l’a pas fait. Après avoir fait cyniquement appel à eux, il a tourné le dos à nos citoyens les plus dévoués».

Ils s’engagent donc à:
• Mettre fin au gâchis créé par deux régimes de prestations – les Forces armées canadiennes (FAC) et le ministère des Anciens Combattants (ACC) – qui ne travaillent pas ensemble et les remplacer par un seul régime de prestations simplifié, de l’engagement au service, jusqu’à la retraite.
• Assurer la sécurité financière et soutenir la transition des vétérans blessés et de leurs familles.
• Simplifier le règlement des prestations et établir des objectifs de rendement pour que le régime
de prestations soit axé sur l’aide aux vétérans, et non pas sur des procédures obsolètes.
• Permettre aux vétérans et à leurs familles de choisir leurs soins et leur réhabilitation.
• Mettre l’accent sur les soins, la compassion et le respect dans tous les aspects des services aux
anciens combattants.
• Assurer que le régime de prestations est axé non seulement sur l’indemnisation, mais sur l’aide aux vétérans pour qu’ils réussissent une carrière gratifiante par l’intermédiaire de partenariats avec des universités, des collèges et des entreprises.

En conclusion

Peu de nos concitoyens prendront la peine de lire cette section de la plateforme électorale consacrée à la défense et aux anciens combattants et encore moins de Canadiens, même chez les militaires et ex-militaires, prendront le temps de l’examiner et de la comparer aux gestes passés, mais il y a fort à parier que le langage qu’utilisent les conservateurs plaira aux militaires et ex-militaires.

Si Trudeau peut faire pleurer dans les chaumières, O’Toole, lui, sait faire vibrer la fibre militaire. De toute évidence, les conservateurs savent battre le tambour et les braves voteront conservateur…

Nota Bene:

Étant donné que la plateforme de 30 pages du Bloc Québécois ne réserve que deux petits paragraphes à la Stratégie de construction navale pour déplorer que Chantier Davie n’y ait pas été intégré plus tôt et trois autres sur les anciens combattants pour déplorer la place du français chez ACC, et étant donné que, sur la plateforme de 123 pages du NPD, il n’y a pas un mot, pas une syllabe sur la défense et les anciens combattants, le texte sur la plateforme conservatrice quem vous venez de lire était donc le dernier de cette série.

Deux partis (le Bloc et le NPD) qui voudraient, en cas de gouvernement minoritaire, avoir la balance du pouvoir, mais pour qui les militaires et les vétérans n’existent pas…Nous vous laissons tirer vos propre conclusion.

Donc, Bonne réflexion, Bon choix et Bonne élection !

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