L’Afghanistan derrière eux, les États-Unis se tournent vers leur adversaire numéro un, la Chine

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Le destroyer USS Barry lors d’opérations dans la mer de Chine méridionale en novembre 2020. (Molly Crawford/US Navy)
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Partis d’Afghanistan où ils se sont embourbés pendant vingt ans, les États-Unis peuvent maintenant se tourner vers l’Asie orientale, où ils veulent contrer la montée en puissance de la Chine, désormais leur priorité numéro un, écrit Sylvie Lanteaume, qui couvre maintenant la défense et la sécurité nationale pour l’Agence France Presse à Washington après avoir été à la tête de la section économie/finance de l’agence française pendant plusieurs années.

Signe du virage stratégique américain, qui veut se libérer de la guerre contre le terrorisme pour se recentrer sur la concurrence stratégique avec la Chine et la Russie, la vice-présidente Kamala Harris s’est rendue en Asie en pleine crise à Kaboul, alors que des milliers d’Afghans prenaient d’assaut l’aéroport pour tenter de fuir les talibans, note la journaliste.

Kamala Harris a accusé Pékin de «saper l’ordre international basé sur le droit et (de) menacer la souveraineté des nations» avec ses revendications sur les eaux contestées de la mer de Chine méridionale.

Cette tournée a été vue comme un effort de l’administration américaine de rassurer des alliés asiatiques inquiets de voir le départ d’Afghanistan précipiter la chute du gouvernement de Kaboul.

Mais pour Ryan Hass, chercheur principal à la Brookings Institution (un groupe de réflexion basé à Washington et présidé, ironie du sort, par le général à la retraite John Allen, qui fut commandant de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) ou International Security Assistance Force (ISAF) en Afghanistan), les récents évènements à Kaboul ne devraient pas avoir d’impact durable sur la crédibilité des États-Unis en Asie.

«La réputation des États-Unis est fondée sur des intérêts communs avec leurs partenaires dans la région pour contrer la montée en puissance de la Chine et pour préserver la longue période de paix qui a permis le rapide développement économique de la région», explique ce spécialiste de l’Asie cité par Sylvie Lanteaume.

«La focalisation croissante de l’Amérique sur les évènements en Asie va plutôt ouvrir de nouvelles opportunités aux États-Unis et à leurs partenaires dans la région pour approfondir leur coopération sur des intérêts communs», a-t-il indiqué à la correspondante de l’Agence France-Presse.

Image du récif de Scarborough en mer de Chine méridionale où la Chine a construit secrètement une île. (US Navy)

L’Amérique, désembourbée d’Afghanistan, prête à relever le défi chinois

Un avis partagé par l’élu démocrate Adam Smith, président de la commission des Forces armées de la Chambre des représentants, souligne la journaliste.

Questionné mardi sur le risque de voir la Chine envahir Taïwan ou la Russie attaquer l’Ukraine, enhardies par l’image de faiblesse donnée par le chaotique retrait américain d’Afghanistan, l’influent élu démocrate Adam Smith s’est montré peu convaincu. Certains pensent que les calculs de la Chine et de la Russie «ont changé simplement parce que nous avons retiré 2500 soldats d’Afghanistan Je ne le crois pas».», a déclaré Adam Smith lors d’une conférence virtuelle de la Brookings Institution.

«Il y a beaucoup d’autres raisons pour lesquelles la Russie ou la Chine pourraient croire qu’elles peuvent se montrer agressives dans certaines parties du monde», a-t-il ajouté. «Je ne pense pas que le fait que nous ne sommes plus retenus en Afghanistan en fasse partie».

La plupart des experts s’entendent pour dire que, l’occasion de profiter des problèmes d’images causées par la façon dont s’est effectuée le retrait américain mise à part, la Chine se retrouve aujourd’hui, comme la Russie, à devoir assurer la stabilité de l’Asie centrale et du sud-Est sans l’aide de Washington qui peut après s’être retiré du bourbier afghan se tourner maintenant vers ce qu’il considère comme ses véritables intérêts vitaux et, notamment, répondre à la menace stratégique chinoise dans la région indo-pacifique.

Le retrait américain d’Afghanistan est loin d’être totalement à l’avantage de la Chine.

La Chine n’avait et n’a toujours aucune ambition de diriger l’Afghanistan ou de faire de l’Afghanistan un modèle de leur propre forme de gouvernance, souligne Ryan Hass, chercheur à la Brookings Institution. «Pékin n’est maître que de ses propres intérêts en Afghanistan, qui sont majoritairement animés par des préoccupations sécuritaires, écrit pour sa part Les dirigeants chinois s’inquiètent de la propagation de l’instabilité de l’Afghanistan vers les régions adjacentes, y compris des retombées en Chine. Ils s’inquiètent également de l’inspiration que le militarisme islamique pourrait fournir à d’autres ayant des aspirations similaires.»

L’accueil par le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi du chef des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar à Tianjin il y a trois semaines est une parfaite illustration de l’approche de Pékin. La Chine reconnaîtra fort probablement le régime les talibans et cherchera des moyens de les amener à être attentifs aux préoccupations de sécurité de la Chine. Pékin exhortera les talibans à refuser l’asile aux combattants ouïghours et à d’autres groupes qui pourraient déstabiliser l’Asie centrale ou nuire aux intérêts chinois dans la région ou chez eux et avancera également ses intérêts économiques, soit les opportunités de profiter des riches gisements de minéraux de l’Afghanistan et d’intégrer l’Afghanistan dans son initiative de la nouvelle «Route de la soie.»

Pour Derek Grossman, un ancien responsable du Pentagone aujourd’hui expert à la Rand Corporation, la Chine pourrait cependant être tentée d’avancer ses pions en Afghanistan, maintenant que les États-Unis en sont partis.

Il est «peu probable que la Chine attende longtemps avant de reconnaître» le régime des talibans, souligne l’analyste de Rand. «La Chine, en tant que nouvelle puissance mondiale en concurrence avec les États-Unis, veut probablement montrer sa façon unique de gérer la situation internationale qui tend – souvent par simple réflexe – à être le contraire de l’approche de Washington», a-t-il ajouté dans une récente note. En outre, «reconnaître un Afghanistan dirigé par les talibans contribuerait à l’idée que c’est Pékin, et non plus Washington, qui décide de l’avenir de la région», ajoute-t-il.

Mais, tout bien pesé, la Chine perd peut-être plus au retrait américain qu’elle n’y gagne et les États-Unis, l’Afghanistan maintenant derrière eux, pourront sans doute mieux faire face à la menace existentielle que leur pose le géant chinois.

*Avec AFP

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