Les «conditions d’une guerre civile» sont réunies dans le Panjshir, déclare le général Milley

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Les talibans ont affirmé dimanche avoir gagné du terrain dans la vallée du Panjshir, dernier foyer de résistance armée d’importance aux nouveaux maîtres de l’Afghanistan, où les conditions d’une guerre civile pourraient bientôt être réunies selon Washington, le chef d’état-major de la Défense américaine ne cachant pas entretenir des doutes sur la capacité des talibans à consolider leur pouvoir et à établir une véritable gouvernance du pays.

Mise à jour 05/09/2021, 17h08

Alors que les combats se poursuivent au Panjshir, les talibans ont déclaré dimanche soir avoir capturé tous les districts de la province du Panjshir et que les combats se poursuivent près de la capitale. Le Front de résistance au contraire affirme avoir repris le district de Paryan aux forces talibanes.

Les talibans et le Front de résistance prétendent tous deux avoir le dessus sur le champ de bataille alors qu’affluent les informations contradictoires sur le contrôle du territoire ou la mort de chefs de la résistance sans qu’il y ait moyen de vérifier ces informations de façon indépendante. Le journaliste afghan maintenant en exil, mais qui a gardé des contacts au pays, Bilal Sarwary, rapporte de son côté ce soir que ses sources proches d’Amrullah Saleh lui ont dit que la maison de l’ancien vice-président a été attaquée à deux reprises par des hélicoptères de combat et que Saleh a été relocalisé dans un lieu tenu secret au Panjshir.

Les talibans semblent prêts à accepter les pertes et les sacrifices qu’il faudra pour s’assurer du contrôle de la seule province qui leur résiste encore. Il est toutefois à noter que, contrairement à la série de conquêtes lors de l’offensive débutée en mai et qui les a conduit à la victoire et à la prise de Kaboul, les annonces des talibans ne sont pas cette fois appuyées de photos ou de vidéos comme celles où on les voyait déambuler dans les territoires fraichement conquis.

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Depuis le 30 août et le départ des dernières troupes américaines du pays, les forces talibanes ont lancé une série d’offensives contre cette vallée enclavée et difficile d’accès, située à 80 km au nord de Kaboul.

Bastion antitaliban de longue date, la zone, que le légendaire commandant Ahmed Shah Massoud a contribué à rendre célèbre à la fin des années 1990 avant d’être assassiné par Al-Qaïda en 2001, abrite aujourd’hui le Front national de résistance (FNR).

Emmené par Ahmad Massoud, le fils du commandant Massoud, le FNR comprend des membres de milices locales ainsi que d’anciens membres des forces de sécurité afghanes qui sont arrivés dans la vallée lorsque le reste de l’Afghanistan est tombé.

Aujourd’hui, les responsables talibans ont déclaré avoir capturé quatre districts de la province. Anaamullah Samangani, membre de la Commission culturelle des talibans, a déclaré samedi que les forces talibanes avaient capturé les districts de Shotul, Paryan, Khenj et Abshar du Panjshir.

Selon Samangani, les combats se déroulent actuellement à Anabah, qui est proche du centre provincial du Panjshir. «Les districts de Paryan, Shotul, Khenj et Abshar ont été complètement capturés et maintenant les moudjahidines sont dans la partie centrale du district d’Anabah», a déclaré Samangani.

Mais, alors que les talibans affirment que plusieurs parties du Panchir étaient désormais sous contrôle des forces du régime. Côté résistance, Ali Maisam Nazary, porte-parole du FNR, a assuré sur Facebook que la résistance «n’échouerait jamais ».

Pendant ce temps, Ahmad Massoud, le chef du Front de résistance, a déclaré samedi matin dans une publication sur Facebook qu’ils résistaient aux attaques des talibans contre le Panjshir.

Amrullah Saleh, l’ancien vice-président et chef du Front de résistance, a quant à lui déclaré vendredi soir dans un message enregistré que la situation était sombre, mais qu’ils résisteraient aux attaques.

«La résistance continue. L’ennemi a subi des pertes, nous avons également subi des pertes. J’ai assisté aux funérailles d’un de mes compagnons. Mais la situation est sous notre contrôle », a-t-il déclaré.

On peut voir ici dans un reportage vidéo, en date d’hier, 4 septembre, sur un réseau de télévision allemand, les forces anti-talibans qui patrouillent sur une colline du district d’Anabah.

Malheureusement, les affirmations des uns et des autres ne peuvent souvent pas être vérifiées de façon indépendante et, en raison de la coupure des services de télécommunications au Panjshir, même des médias locaux généralement très bien renseignés comme l’influente chaîne afghane indépendante d’information Tolo News avouent avoir de la difficultés à vérifier toutes les informations.

Le dernier témoignage d’une source indépendante est venu de l’ONG italienne Emergency, présente dans le Panjshir, qui a indiqué samedi que les forces talibanes avaient atteint vendredi soir Anabah, un village à environ 25 km à l’intérieur de la vallée, longue de 115 kilomètres et situé tout près de la capitale provinciale, Bazarak.

«Dans la nuit du vendredi 3 septembre, les forces talibanes ont poussé plus loin dans la vallée du Panjshir, atteignant le village d’Anabah où se trouvent le centre chirurgical et le centre de maternité d’Emergency», a déclaré l’ONG hier dans un communiqué. «Il n’y a eu jusqu’à présent aucune ingérence dans les activités d’Emergency. Nous avons reçu un petit nombre de blessés au centre chirurgical d’Anabah.» De nombreuses personnes ont fui les villages locaux ces derniers jours, a ajouté l’ONG.

Mais depuis, la qualité des communications avec l’hôpital s’est détériorée et il n’a pas été possible d’en savoir plus.

Crise humanitaire et danger de guerre civile

L’ancien vice-président Amrullah Saleh, a pour sa part fait état d’une « crise humanitaire à grande échelle», avec des milliers de déplacés suite «à l’assaut taliban».

Face à cette situation chaotique, le chef d’état-major de la Défense américaine, le général Mark Milley, a estimé que «les conditions d’une guerre civile» étaient «susceptibles d’être réunies» en Afghanistan.

«Je pense qu’il y a au moins une très forte probabilité d’une guerre civile » qui pourrait conduire « à une reconstitution d’Al-Qaïda ou à un renforcement d’ISIS (le groupe État islamique, NDLR) ou d’autres groupes terroristes », a-t-il souligné dans une interview à la chaîne américaine Fox News diffusée samedi.

Le général a fait cette remarque lors d’un entretien avec avec Jennifer Griffin de Fox News pendant une visite à Ramstein en Allemagne, une importante base aérienne américaine qui traite actuellement les évacués afghans.

Interrogé pour savoir s’il pensait que les États-Unis étaient plus en sécurité après le retrait des troupes, le chef d’état-major de la Défense américaine a répondu qu’il était trop tôt pour le dire.

«Je ne sais pas si les talibans seront capables de consolider le pouvoir et d’établir une gouvernance. Ils le seront peut-être, peut-être pas», a-t-il déclaré.

Le général Milley s’est également dit préoccupé par la possibilité que des groupes terroristes se développent à la suite d’une guerre civile afghane. L’EI-K, une filiale d’Asie centrale du groupe État islamique (EI), est opposé aux talibans, tandis qu’Al-Qaïda entretient des liens étroits avec eux, a-t-il souligné.

«Je pense qu’il y a au moins une très bonne probabilité d’une guerre civile plus large et cela conduira alors, à son tour, à des conditions qui pourraient, en fait, conduire à une reconstitution d’Al-Qaïda ou à une croissance de l’État islamique ou d’une myriade d’autres groupes terroristes», a expliqué Milley.

«Vous pourriez voir une résurgence du terrorisme sortir de cette région générale dans les 12, 24, 36 mois. Et nous allons surveiller cela», a ajouté le général.

Milley a également discuté des capacités de lutte contre le terrorisme en Afghanistan «over the horizon », depuis l’extérieur du pays, qui impliqueraient des frappes aériennes mais pas des forces terrestres. Le général a réitéré «qu’il est possible de le faire», mais a répété ce qu’il dit depuis le début, que cela pourrait être plus difficile sans une présence sur le terrain.

«Nous allons devoir maintenir des niveaux très, très intenses d’alertes, d’observation et d’ISR [Intelligence, Surveillnce, Reconnaissance, Renseignement, Surveillance, Reconnaissance NDLR] sur toute cette région », a-t-il expliqué, mais «Nous devrons rétablir certains réseaux de renseignement humaine, etc.», a poursuivi Milley. «Et puis, au fur et à mesure que les opportunités se présenteront, nous devrons continuer à mener des opérations de frappe s’il y a une menace pour les États-Unis.».

Bref, il semble de plus en plus que le danger n’était pas tant le retour des talibans au pouvoir en tant que tel, mais celui que pourrait représenter un État failli, encore plus incapable d’assurer la paix et la stabilité que ne l’était le gouvernement précédent.

L’armée talibane s’est endurcie avec 20 ans de guerre, les talibans ont formé une armée et l’armée talibane a «hérité» d’une quantité massive d’armes et de munitions après le retrait américain et l’effondrement de l’Armée nationale afghane, analyse pour sa part Bill Roggio du JDD’S Long War Journal, qui suit le conflit en Afghanistan, mais il reste qu’il y a une différence énorme entre remporter une guerre insurrectionnelle et maintenir le contrôle d’un territoire.

Ce qui n’empêche pas Roggio de parier sur les talibans: «Les talibans n’ont pas tardé. Le jour du retrait américain, ils ont lancé leur offensive sur le Panjshir. En fin de compte, les talibans subiront probablement de lourdes pertes, mais les talibans ont eu la volonté de faire ce que les États-Unis, l’OTAN et le gouvernement afghan n’ont pas fait: faire des choix difficiles», conclut l’éditeur du Long War Journal.

Une guerre civile comme le craint le général Milley ou une autre victoire des talibans ? Bien malin celui qui pourrait nous donner la réponse aujourd’hui. La seule chose certaine est que ce qui se passe en ce moment au Panjshir devrait nous donner une partie de la réponse.

Pendant ce temps, sur le plan politique, le visage du nouvel exécutif taliban, initialement pressenti pour être dévoilé dès vendredi, se faisait toujours attendre dimanche.

Le mouvement fondé par le mollah Omar a promis depuis sa prise de contrôle de Kaboul le 15 août la mise en place d’un gouvernement «inclusif» et s’est engagé à respecter les droits des femmes, bafoués lors de son premier passage au pouvoir entre 1996 et 2001.

Ses promesses peinent à convaincre. Samedi, pour la deuxième journée consécutive, des dizaines de femmes ont battu le pavé à Kaboul pour demander le respect de leurs droits et leur participation au futur gouvernement.  

*Avec AFP

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