Quel avenir pour la MANUA, la mission de l’ONU en Afghanistan ?

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ÀKaboul le 19 juillet 2021, des Afghans alors qu’ils se préparaient pour l'Aïd-al-Adha, la plus importante des fêtes musulmanes, qui avait lieu le lendemain , 20 juillet. Mojns d’un mois plus tard, le 15 août, le gouvernement afghan s’effondrait et les talibans prenaient le contrôle de la capitale. (MANUA / Fardin Waezi)
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Le sort de la mission politique onusienne en Afghanistan après la prise de pouvoir des talibans suscite des inquiétudes au sein de l’ONU, alors que des vols humanitaires ont récemment repris dans le nord et sud du pays, écrit aujourd’hui Philippe Rater, correspondant de l’Agence France-Presse au siège de l’ONU à New York, auparavant attaché au Service International, Diplomatie, Défense, à Paris et qui a aussi été correspondant à Bruxelles (Otan) et Washington.

Le mandat de cette mission d’assistance appelée Manua en français (Unama en anglais) arrive à échéance le 17 septembre et un débat sur sa prolongation est prévu le 9 septembre au Conseil de sécurité de l’ONU.

«La situation reste très incertaine» et ce serait « une approche raisonnable à ce stade » d’effectuer un « renouvellement technique » du mandat, estiment sous couvert d’anonymat plusieurs sources onusiennes, écrit Philippe Rater. Mais que voudront les islamistes, dont le gouvernement est attendu incessamment ?

Pour l’Organisation et les Occidentaux, l’objectif est «de ne pas perdre certains aspects» du mandat actuel, «incluant les droits humains, la protection des civils» et la coordination de l’aide humanitaire internationale.

Alors que les talibans sont sur le point d’annoncer la formation de leur nouveau gouvernement, ce nouveau gouvernement ne devrait toutefois pas inclure de femmes. Le chef adjoint du bureau politique des talibans au Qatar, Sher Mohammad Abbas Stanekzai, tout en renouvelant renouvelé la promesse d’un gouvernement inclusif mercredi dans une interview à la BBC, a laissé entendre qu’il «pourrait ne pas y avoir» de femmes nommées ministres ou à des postes à responsabilité, mais uniquement à des échelons inférieurs. Une perspective contre laquelle des dizaines d’Afghanes, une cinquantaine de femmes descendant jeudi dans les rues d’Hérat, capitale cosmopolite de l’Ouest afghan, pour revendiquer leur droit à travailler et réclamer la participation de femmes au nouvel exécutif. Et encore aujourd’hui, des Afghanes qui ne se résignent pas à la perte de leurs droits ont protestéont manifesté, cette fois à Kaboul. Des manifestations qui n’ont pas été réprimées violemment, du moins pas encore…

Au siège de l’ONU, l’inquiétude porte notamment sur le traitement des femmes et des filles par les talibans, note le correspondant de l’AFP au siège de l’organisation.

Pour l’Irlande, présidente en exercice du Conseil de sécurité de l’ONU en septembre, la question des droits humains est centrale et «les talibans seront jugés sur leurs actes, pas sur leurs mots».

Et d’envisager qu’aucune femme ne participe à des postes importants au gouvernement «n’est pas acceptable pour l’Irlande. Ce n’est pas la participation pleine et égale [des femmes] que nous recherchons», a souligné cette semaine devant des médias son ambassadrice, Geraldine Byrne Nason, jugeant que le pays avait plus que jamais besoin de l’ONU et de ses capacités d’aide humanitaire.

«La mission de l’ONU doit être les yeux du monde», déclare HRW

En Afghanistan, 18 millions de personnes sont dans une situation humanitaire désastreuse. Un nombre équivalent pourrait les rejoindre, a récemment averti l’ONU en appelant à des dons internationaux.

Jeudi, le porte-parole de l’Organisation, Stéphane Dujarric, a annoncé que des vols humanitaires opérés par le Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM) avaient «récemment repris» permettant «à 160 organisations humanitaires de poursuivre leurs activités vitales dans les provinces afghanes».

Les vols ont relié Islamabad à Mazar-i-Sharif (nord) et Kandahar (sud), a-t-il précisé. Entre 2002 et 2021, des vols onusiens ont desservi plus de 20 destinations en Afghanistan et l’objectif est de revenir vers une telle amplitude dès que la sécurité et le financement des opérations seront assurés, a dit le porte-parole.

Depuis leur prise de contrôle du pays, les talibans n’ont pas fait savoir à l’ONU comment ils voyaient l’avenir de la Manua, ni même qui pourrait représenter le pays lors de l’Assemblée générale annuelle de l’ONU prévue en fin de mois à New York au niveau des dirigeants de la planète.

Ce qui semble acquis, indiquent des diplomates, c’est que les islamistes comptent sur une «poursuite d’une assistance, à la fois humanitaire et en matière de développement». Ce dernier domaine n’est toutefois pas du ressort de la mission politique onusienne actuelle, souligne une source sous couvert d’anonymat.

Dans un communiqué jeudi, l’ONG Human Rights Watch a réclamé au Conseil de sécurité de l’ONU un renouvellement du mandat de la Manua afin «de fournir une aide vitale» à la population afghane «et surveiller pleinement les droits humains» en Afghanistan.

«Les talibans ont un bilan catastrophique en matière de droits humains et de violations des droits des femmes et des filles en particulier», a souligné son directeur chargé des Nations unies, Louis Charbonneau, cité par l’AFP. «La mission de l’ONU doit être les yeux du monde sur le terrain pour rendre compte publiquement de la situation en Afghanistan», a-t-il plaidé. 

«Les Nations Unies ont un rôle particulièrement important et le mandat de la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) doit être renouvelé en septembre. La mission MANUA, établie par le Conseil de sécurité en 2002, a déjà un large mandat pour surveiller les droits de l’homme, soutenir l’état de droit, protéger les droits des femmes et encourager la réconciliation nationale.» explique pour sa part Heather Barr, co-directrice de la division Droits des Femmes de l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch.

La mission a été confrontée à des défis ces dernières années en raison de l’insécurité en Afghanistan et de la pandémie de Covid-19, mais elle a un rôle unique et des antécédents de documentation détaillée et minutieuse des violations des droits, y compris celles commises contre les femmes et les filles, rappelle Mme Barr, qui affirme que les donateurs doivent veiller à ce que la surveillance des droits des femmes et des filles soit un élément clé du rôle de la MANUA à l’avenir, et que les concessions que les talibans demandent à la communauté internationale soient liées au moins en partie aux conclusions de l’ONU sur la façon dont ils traitent les femmes et les filles.

«S’entendre sur des indicateurs, ainsi que sur le suivi et l’établissement de rapports pourraient jouer un rôle clé dans la réduction des abus des talibans contre les femmes et les filles qui font une réelle différence dans leur vie de tous les jours. Mais les donateurs devront également être prêts à réagir vigoureusement lorsque des violations continuent de se produire.», prévient-elle.

«Les talibans doivent comprendre qu’aucune entité qui traite les femmes comme les talibans l’ont fait en 2001 ne peut être considérée comme légitime», conclut la co-responsable des droits de femmes au sein de l’organisation internationale de défense des droits humains.

*Avec AFP

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