Les talibans qui cherchent à rompre leur isolement reçoivent le haut représentant du Premier ministre britannique

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Le ministre des Affaires étrangères de l'Émirat islamique d’Afghanistan, Amir Khan Muttaqi, a rencontré mardi 5 octobre le représentant spécial du premier ministre britannique, Sir Simon Gass. (Twitter/@QaharBalkhi)
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Le haut représentant du Premier ministre britannique pour la transition afghane, Sir Simon Gass, et le chargé d’affaires de la mission britannique en Afghanistan à Doha, le Dr Martin Longden, se sont rendus en Afghanistan aujourd’hui pour s’entretenir avec les talibans et ont été reçu mardi à Kaboul où il a rencontré Amir Khan Muttaqi, le ministre des Affaires étrangères, Abdul Ghani Baradar, le vice-premier ministre, ainsi qu’un troisième dirigeant taliban, Mawlawi Abdul-Salam Hanafi, a indiqué le Foreign Office dans un communiqué.

Le nouveau régime islamiste, arrivé au pouvoir en Afghanistan il y a 50 jours, n’a été reconnu par aucun pays à ce jour. Mais face à l’imminence d’une grave crise humanitaire dans ce pays presqu’entièrement dépendant de l’aide internationale après 20 ans de guerre, les manœuvres diplomatiques se multiplient pour tenter de trouver de premiers compromis, les talibans cherchant pour leur part à rompre leur isolement, multipliant les rencontres et que plus un jour, presque, ne passe sans qu’on voit sur les comptes twitter des dirigeants talibans la photo d’une rencontre avec des émissaires étrangers.

Le nouveau régime cherche désespérément à rompre son isolement diplomatique et rassurer la communauté internationale, notamment sur le sujet sensible de l’éducation des filles. Il multiplie aussi les ententes avec les pays voisins. Encore aujourd’hui, au même moment où ils recevaient la délégation britannique, ils concluaient des accords avec une délégation de la République islamique d’Iran sur des questions importantes dans le but «de renforcer les liens économiques et de fournir les facilités nécessaires pour les questions commerciales entre les deux pays.», annonçait le principal porte-parole du gouvernement taliban, Zabihullah Mujahid.

Quant haut représentant du Premier ministre britannique pour la transition afghane, déjà très actif en coulisses depuis le Qatar, il a évoqué avec les responsables talibans «la crise humanitaire qui frappe l’Afghanistan, la manière d’empêcher le pays de redevenir un foyer du terrorisme international, et la nécessité de permettre à ceux qui veulent en partir de le faire », a indiqué la diplomatie britannique.  

Le porte-parole du ministère afghan des Affaires étrangères, Abdul Qahar Balkhi, s’est pour sa part félicité à travers une série de tweets et de photos de la rencontre qu’elle ait permis « des discussions détaillées sur la relance des relations diplomatiques entre les deux pays ».

Le Foreign Office s’est montré, lui, beaucoup plus prudent, en soulignant que les échanges avaient aussi porté sur « la question du traitement des minorités, et des droits des femmes et des filles ».

Les Occidentaux ont fait du respect des droits des femmes une de leurs exigences fondamentales pour envisager toute relation durable avec les talibans. Ceux-ci ont fait quelques gestes timides visant à les rassurer.

Des filles ont fait leur retour dans certains collèges et lycées de la province de Kunduz, dans le Nord de l’Afghanistan, ont annoncé plus tôt dans la journée un responsable taliban et des enseignants, mais cette mesure ne s’applique pas au reste du pays. Sur la vidéo de cette rentrée, postée par un porte-parole du mouvement islamiste, on peut voir des dizaines de jeunes filles. La plupart portent la traditionnelle tenue scolaire des filles afghanes, une longue tunique noire et un foulard blanc, mais d’autres ont revêtu un niqab noir. Elles sont assises sur des bancs et brandissent des drapeaux talibans.

Plusieurs autres établissements de cette région ont aussi rouvert aux filles, ont confirmé plusieurs enseignants et chefs d’établissements locaux aux médias.

«Fermé pour les filles»

Mais au-delà de cette rentrée soigneusement orchestrée, pour ne pas dire mise en scène, à Kaboul un responsable du ministère de l’Éducation, Mohammad Abid, a indiqué à que les règles n’avaient pas changé. « Les écoles secondaires restent fermées pour les filles », rapportaient aujourd’hui aussi la journaliste et photographe de l’AFP Élise Blanchard, qui vit en Afghanistan depuis la fin de ses études de journalisme et James Edgar, un diplômé de la City University London qui a joint l’agence française en 2017 après avoir travaillé, notamment, pour plusieurs médias anglais.

À la mi-septembre, les collèges et lycées afghans avaient rouvert, mais seulement pour les garçons. Les filles sont quant à elles autorisées à aller à l’école dans le primaire et dans les universités privées, mais dans des classes non mixtes et à condition d’être entièrement voilées.

L’absence des filles des écoles secondaires a suscité l’indignation de la communauté internationale, qui craint que les talibans n’imposent le même type de régime fondamentaliste et brutal que lorsqu’ils étaient au pouvoir entre 1996 et 2001.

Même si depuis leur retour au pouvoir à la mi-août, les talibans ont tenté de rassurer la population afghane et la communauté internationale en affirmant qu’ils se montreraient moins stricts que par le passé, leurs promesses peinent à convaincre.

Amnistie internationale a ainsi rapporté mardi le meurtre de 13 Hazaras dans la province centrale de Daykundi le 30 août dernier, dans ce qu’elle a qualifié de «crime de guerre ».  

Les violences continuent

Les forces talibanes ont tué illégalement 13 Hazaras, dont une adolescente de 17 ans, dans la province de Daykundi en Afghanistan, après que des membres des forces de sécurité de l’ancien gouvernement se sont rendus, révèle une nouvelle enquête d’Amnesty International.

Ces homicides se sont déroulés dans le village de Kahor, dans le district de Khidir, le 30 août. Onze des victimes étaient d’anciens membres des Forces de sécurité et de défense nationale afghanes (ANDSF) et les deux autres étaient des civils.

Selon des témoins interrogés par Amnesty International, les talibans ont exécuté sommairement neuf membres des ANDSF alors qu’ils s’étaient rendus, et ces homicides pourraient constituer des crimes de guerre. Deux civils ont été tués alors qu’ils tentaient de s’enfuir, dont une adolescente de 17 ans abattue lorsque les talibans ont ouvert le feu sur le groupe rassemblé.

Amnesty International avait aussi déjà enquêté sur le massacre de neuf hommes hazaras imputable aux combattants talibans après qu’ils ont pris le contrôle de la province de Ghazni.

«Ces exécutions commises de sang-froid prouvent une nouvelle fois que les talibans se livrent aux mêmes violations abjectes qui les ont rendus tristement célèbres lorsqu’ils étaient à la tête de l’Afghanistan, a déclaré Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International.

«Ils piétinent encore et encore les droits de ceux qu’ils considèrent comme leurs adversaires, et vont jusqu’à tuer des personnes qui s’étaient pourtant rendues. Les talibans assurent qu’ils ne ciblent pas les employés du précédent gouvernement, mais ces assassinats prouvent le contraire.

«Ils doivent mettre un terme à ces actes cruels de vengeance et veiller à ce que les personnes qui travaillaient pour l’ancien gouvernement et leurs familles puissent vivre en toute sécurité en Afghanistan. Le nouveau gouvernement doit faire clairement savoir que ces graves atteintes aux droits humains ne seront pas tolérées et que les responsables présumés seront traduits en justice.»

Il est toutefois difficile de vérifier les violations commises par les talibans depuis qu’ils ont pris le contrôle de l’Afghanistan en août 2021, car ils ont coupé les services de téléphonie mobile dans de nombreuses régions, déplorent l’organisation de défense des droits humains.

Bref, il semble que pendant que ceux qui dirigent aujourd’hui l’Émirat islamique d’Afghanistan prennent le thé à Kaboul avec les émissaires étrangers, leurs combattants commettent à l’abri des regards les pires violences dans les autres régions du pays et même dans la capitale, sans que l’on sache vraiment si les dirigeants talibans peuvent ou veulent même les en empêcher.

*Avec AFP